Evadé pour l’exemple

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Il y a tout juste un siècle, Vincent Moulia quittait sa Chalosse natale pour se jeter dans la plus effroyable des guerres. D’abord héros, puis condamné à mort pour mutinerie, il parvint à s’enfuir la veille de son exécution. Le début d’une incroyable épopée.

A quoi songeait Vincent Moulia en cette nuit du 11 au 12 juin 1917 ? Au peloton d’exécution qui l’attendait au petit matin ? A sa fiancée Berthe qui espérait son retour à Nassiet, à mille kilomètres de là ?

Se rejouait-il les funestes événements qui l’avaient conduit dans ce silo à betteraves d’une ferme de Maizy, dans l’Aisne, prison de fortune où il attendait désormais la mort avec ses trois compagnons d’infortune ? Cette nuit où, pris de vin, les soldats du 18e RI avaient refusé de monter dans les camions qui devaient les ramener au front, six jours seulement après avoir quitté l’enfer de Craonne.

On leur avait promis quinze jours de répit, aussi des heurts avaient-ils éclaté. Il avait fallu l’intervention d’un bataillon de gendarmes et toute une nuit de palabres pour contraindre les poilus à retourner en première ligne. Mais les autorités militaires n’avaient guère goûté ce mouvement d’humeur. La multiplication des mutineries, la crainte d’une débâcle militaire mais aussi d’un mouvement politique et social inspiré de la révolution russe, agitaient les Etats-Majors français. Il fallait faire des exemples. Dès le lendemain, douze soldats du 18e RI furent désignés à la va-vite et traduits en conseil de guerre le 7 juin 1917. Six furent condamnés aux travaux forcés, deux à la prison. Pour Moulia et pour les soldats Canel, Didier et Lasplacettes, la sanction tomba, implacable : le peloton d’exécution.

A quoi songeait Vincent Moulia, tandis que l’aube commençait à pointer sur le village de Maizy ? Ruminait-il l’injustice qui le frappait ? Lui le gradé, blessé par baïonnette dès 1914 à la bataille de Charleroi, à nouveau blessé par balle le 24 mai 1916 à Verdun et promu caporal après avoir refusé de se faire évacué. Lui qui avait surpris et fait prisonnier huit officiers allemands tapis dans une tranchée. Lui encore qui avait sauvé d’une mort certaine son capitaine blessé en le charriant sur son dos hors du champ de bataille. Lui enfin qui, à Craonne, avait montré tant d’ardeur au combat qu’il devait recevoir sa croix de guerre. Gardait-il l’espoir qu’à cet aune, son recours en grâce serait, au dernier moment, accepté par le président Poincaré ?

En réalité, Vincent Moulia ne pensait qu’à une chose : s’évader. A peine enfermé dans ce silo à betteraves, il avait repéré une petite trappe au plafond. La veille, il s’était porté volontaire pour nettoyer les restes de deux soldats déchiquetés par un obus dans la cour de la ferme. Il en avait profité pour inspecter les lieux. Le coup était jouable. Restait à se débarrasser de la sentinelle enfermée avec eux.

« – J’ai envie de pisser, lui dit-il.

Le soldat ouvrit la porte sur l’aube naissante et sortit dans la cour. Mais personne ne le suivit.

– Qu’est-ce que tu fous, Moulia ?

– J’arrive, le temps de mettre mes chaussures… »

Mais Vincent Moulia avait déjà verrouillé la porte de l’intérieur, enfermant la sentinelle dehors. Il se saisit d’un long bâton, fit jouer la trappe du silo et se hissa à l’extérieur. Là, une deuxième sentinelle s’interposa. Moulia l’envoya à terre d’une ruade et se lança, pieds nus, dans une course éperdue. D’un bond prodigieux, il franchit la clôture de la ferme. Des coups de fusil claquèrent dans la nuit. Une balle siffla au-dessus de sa tête. Moulia détala sans se retourner et s’évanouit dans la forêt.

Le jour était à présent levé sur Maizy. Tapi au bord du canal latéral de l’Aisne, Moulia entendit trois salves retentir au loin. La quatrième aurait dû être pour lui.

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La cavale de l’espoir

Commença alors une aventure qui allait sceller sa légende, une folle cavale où son ingéniosité et sa bravoure lui sauvèrent plus d’une fois la mise.

Pieds nus, avec en poche les sept francs qu’on laisse aux condamnés à mort, il erra d’abord dans le vacarme des combats. Ici il trouva un uniforme. Là il vola un fusil. Ailleurs, il dénicha une carte de la région. Son but : gagner Paris. Une tante y habitait, elle l’aiderait. Sautant à l’arrière des camions qui rentraient du front, arpentant de nuit les bois et les champs, déjouant d’innombrables dangers, Vincent parvint à la capitale en une quinzaine de jours. Il toqua au 17, avenue de Breteuil. Une femme ouvrit, qu’il ne connaissait pas.

« – Mme Moulia n’habite plus ici », lui répondit-elle en claquant la porte. Bien plus tard, sa tante avouera à Vincent qu’elle était cachée derrière la porte, qu’elle savait qu’il avait fait « une bêtise » et qu’elle avait appelé sa voisine pour l’éconduire.

Moulia reprit alors son vagabondage dans cette grande ville qu’il ne connaissait pas. La capitale foisonnait de soldats en permission mais celui-ci, avec son fusil en bandoulière et son uniforme en haillons, ne passait pas inaperçu. Au détour d’une rue, un garde républicain l’apostropha :

« – Hé le militaire, ne sais-tu donc pas qu’il est interdit de se promener en ville avec son fusil ?

– Ce que je sais, c’est qu’un soldat doit se présenter à l’appel avec son équipement », répondit-il sans ciller.

Le coup était passé près. Moulia abandonna son fusil peu après dans les toilettes d’une gare. En tendant l’oreille, il saisit alors quelques mots de gascon. Sûrement des soldats qui rentraient au pays. Le groupe monta dans un train, Moulia leur emboîta le pas, l’air de rien. Après de longues heures d’angoisse, le paysage devint familier. La Garonne, les longues étendues de pins : la gare de Dax n’était plus très loin. Mais il s’y savait attendu. Il sauta du train à Laluque et termina à pied. A Dax, il patienta jusqu’à la tombée de la nuit et se rendit chez le père de Berthe. Requis par l’armée, celui-ci travaillait et logeait dans le quartier du Sablar. Mais là encore, la porte resta close.

« – Les gendarmes sont venus. Tu vas tous nous faire prendre ! » Le fantassin Moulia reprit alors sa marche clandestine jusqu’à la seule porte qu’il savait devoir s’ouvrir : celle de sa mère à Nassiet.

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Le Robinson de Nassiet

Marie Moulia manqua défaillir lorsqu’elle entendit gratter à son volet au beau milieu de la nuit. Puis la peur fit place à la joie la plus intense. Son fils était de retour. Et vivant. Elle lui aménagea une cache dans le vieux four à pain. Elle aussi avait déjà reçu la visite des gendarmes d’Amou. Ils allaient revenir, c’était certain. Vincent passa l’été 1917 dans sa cache. Mais la tentation de revoir Berthe était trop grande. Il prit des risques et certains, à Nassiet, finirent par remarquer cette silhouette qui s’évanouissait dans les rues du village à la tombée de la nuit. Le manège ne pouvait plus durer.

Vincent connaissait un roncier impénétrable dans un bosquet en contrebas de la ferme des parents de Berthe, au lieu-dit « Landré ». Il y creusa un tunnel de verdure et dégagea une clairière au milieu. Là, il se construisit un véritable fortin : une cabane en bois au toit de chaume équipée d’une couche, d’une table, d’un fauteuil et même d’une cheminée pour réchauffer sa soupe. Autour, il aménagea un petit potager et entoura l’ensemble d’une puissante clôture derrière laquelle il guettait les intrus son fusil à la main. Débutée à l’automne 1917, sa vie de Robinson se prolongea jusqu’au printemps 1918. Pendant cette période, quelques poulets, légumes et miches de pain disparaissaient mystérieusement dans les fermes alentours. Et fatalement, la rumeur enfla à Nassiet.

Un matin, Vincent Moulia distingua une silhouette qui tournait autour de son roncier. La nuit suivante, alors qu’il revenait de son marché nocturne, il s’approcha prudemment du bistrot du village pour y écouter les conversations. C’était bien de lui qu’on parlait :

« – Il faut le dénoncer, dit une voix. Demain je préviens les gendarmes d’Amou. »

Vincent était anéanti. « J’ai cru entendre à nouveau les salves du peloton d’exécution », dira-t-il plus tard. Pour la première fois, il songea à siffler la fin de la partie. Mais à sa manière : toutes ses balles pour les gendarmes, et la dernière pour lui. Berthe, inquiète, mit l’abbé Verdier dans le secret. Le curé de Nassiet promit de les aider. Mais d’abord, il fallait fuir à nouveau.

Quelques jours plus tard, lorsque la compagnie de gendarmerie d’Amou encercla le roncier du Landré, Vincent Moulia était déjà loin. Sa cavale reprit de plus belle : le jour il se terrait dans les bois, la nuit il avalait les kilomètres de son pas de fantassin. Il traversa le Pays basque, franchit les Pyrénées et passa la frontière en mai 1918, plus d’un an après sa condamnation à mort. A Saint-Sébastien, l’attendait une connaissance de l’abbé Verdier. Enfin en sécurité, il reprit le cours de sa vie. Berthe le rejoignit quelques mois plus tard. Ils se marièrent le 19 octobre 1919, devant l’abbé Verdier qui s’était déplacé pour l’occasion. Vincent travaillait comme charpentier, Berthe devint couturière dans un pensionnat de jeunes filles. Leur premier fils Robert naquit en 1923, Hélène deux ans plus tard.

Mais l’Histoire attendait encore Vincent Moulia au tournant. En 1936, la guerre civile éclata en Espagne et Vincent, qui soutenait les Républicains, fut extradé en France. La justice militaire ne l’avait pas oublié : il fut cueilli à son arrivée au port de Bordeaux et emprisonné au fort du Hâ. Deux semaines d’angoisse plus tard, il était libre de rentrer à Nassiet. Cette fois en héros.

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Un long combat

Depuis cette date, de nombreuses initiatives ont été lancées pour la réhabilitation de l’ancien poilu. L’historien montois André Curculosse fut le premier à recueillir son récit en 1968. Pierre Durand, journaliste à L’Humanité, lui consacra un livre en 1978 (1). L’année suivante, Alain Decaux diffusa à la télévision un documentaire d’une heure à sa gloire qui lui offrit une notoriété nationale. Les témoignages d’anciens compagnons affluèrent, les actions en sa faveur se multiplièrent, Moulia fit la une de France-Soir du 13 juillet 1979 sous le titre : « Rendez sa croix de guerre à ce héros de 14-18 ». Michel Rocard, alors député, interpella le ministre des Armées à son sujet dans l’Assemblée. Mais rien n’y fit. Jamais l’institution militaire ne se déjugea sur le cas de Vincent Moulia.

Le 11 novembre 1979, devant le monument aux morts de Nassiet où sont gravés les noms des 26 enfants du village tombés dans les tranchées de 14-18, la croix de guerre de Vincent Moulia, celle qu’il avait obtenue à Craonne, fut finalement agraphée à son veston. Mais c’est Alain Decaux qui lui avait offert la breloque et, à défaut de ministre, c’est M. Artaud, le poilu le plus décoré de France, qui la lui remit devant sa famille et tout le village de Nassiet au cours d’une cérémonie informelle.

Cinq ans plus tard, en 1984, Vincent Moulia s’éteignit auprès des siens à l’âge de 96 ans. Sur les 600 mutins de 14-18 condamnés à mort, il demeure le seul à avoir échappé au peloton d’exécution. Lui que l’institution avait condamné pour l’exemple, est finalement devenu le symbole de la résistance à l’arbitraire. Ajoutant à son défi contre l‘institution, comme un dernier pied de nez à ceux qui voulaient sa peau, une extraordinaire longévité.

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(1) « Vincent Moulia, mutins de 1914-1918 », Pierre Durand, Cairn éditions.

Publié dans Terres des Landes #2 (mai 2014)