Bas-Adour : une annexion silencieuse

échassier

Ainsi donc, les Basques veulent créer une collectivité territoriale rien qu’à eux. L’idée n’est pas nouvelle, loin de là, mais elle s’est précisée ces derniers mois. Il y a d’abord eu un manifeste de 500 acteurs économiques et sociaux du territoire, puis des Etats Généraux à l’université de Bayonne où les élus basques, tous bords politiques confondus, ont fait front commun derrière cette proposition. Il y aura enfin, ce 1er juin 2013 dans les rues de Bayonne, une manifestation pour demander un référendum sur la question.

Le projet de la collectivité locale basque prévoit l’élection d’une assemblée au suffrage universel direct, ainsi que l’intégration des compétences du département et un budget dédié. Un tel cadre existe déjà en Corse et devrait voir le jour en Alsace.

Je vous fait grâce du manifeste, sorte de verbiage politico-administratif où l’on convoque l’histoire, l’identité et la culture plus souvent qu’à leur tour, et où les éléments de langage se succèdent avec une platitude inversement proportionnelle au relief du pays en question. « Pacte de confiance », gouvernance forte », « vivre ensemble », et tout un tas de mots en « iste » et en « ique »… Si néanmoins vous êtes joueur, le manifeste complet est ici.

Comme il est de coutume dans cette charmante région, on s’offusque par avance de l’oppression que constitueraient d’éventuelles réticences de l’Etat à redessiner un département qui, comme son voisin des Landes, a subi plusieurs transformations depuis la Révolution sans jamais constituer une entité culturelle cohérente. Mais n’était-ce pas, justement, le but recherché par les instigateurs de ce maillage administratif ?

Les contours du « pays » Pays basque actuel qui doit servir de base à la future collectivité territoriale.

Bizarrement, il n’est question à aucun moment dans le manifeste des contours géographiques de cette future collectivité territoriale. Ses promoteurs évoquent le « pays » comme cadre de référence, cette entité administrative fumeuse dont l’Etat a signé l’arrêt de mort lors de la réforme territoriale de 2010. Pour l’instant, le pays « Pays basque » regroupe 159 communes et dispose d’un Conseil des élus et d’un Conseil de développement. Il s’étale entre la frontière espagnole au sud, les communes de L’Hôpital-Saint-Blaise, Barcus et Sainte-Engrâce à l’Est, Guiche, Sames et Bardos au Nord et, à l’Ouest, la « Côte basque », de Hendaye jusqu’aux communes de Biarritz, Anglet et Bayonne, qui constituent évidemment le centre économique et administratif de ce territoire.

Et c’est précisément cet endroit qui pose problème. Enfin, qui devrait. Car même les habitants du BAB, pour la plupart, l’ignorent. Il est d’ailleurs amusant de constater que des gens qui exhortent les autres à reconnaître leur histoire et leur culture sont souvent les derniers à s’y pencher sérieusement. Mais c’est un fait historique : Bayonne, Anglet et Biarritz ne sont pas des villes basques. Je vous vois ouvrir de grands yeux incrédules, et je vous comprends. Plusieurs décennies de propagande sont passées par là, si bien que la question semble ne même plus se poser. Et pourtant, il suffit de s’y intéresser un peu pour faire jaillir la vérité : ces communes n’ont jamais parlé basque, sauf dans un passé très récent.

La devise de la ville d’Anglet, « Mar e pinhada, per m’ajudar », est du pur gascon dans le texte. Les rochers de Biarritz ont tous un nom gascon, de même que les « crampotes », ces petites cabanes de pêcheurs qui font le charme du lieu, tout comme la toponymie des rues, des ponts, des quais, des collines et des ruisseaux de Bayonne, Anglet et Biarritz.

Cette agglomération est située dans le Bas-Adour, zone charnière entre la Gascogne et le Pays basque, pays « charnègue » comme on le nomme encore parfois. Pays de langue gasconne pendant des siècles, comme en attestent de nombreux documents dont voici quelques exemples : en 1253, le roi d’Angleterre nomme le bordelais Bertrand de Podensac maire de Bayonne car « il est de votre langue », sous-entendu le gascon ; en 1314, une ordonnance municipale impose de crier « gara debat ! » (attention dessous ! en gascon) lorsqu’on jetait des ordures par la fenêtre. Pendant une bonne partie du Moyen-Age, Bayonne était appelée « Bayonne la Gasconne » dans les documents officiels et les cartes maritimes pour la différencier d’un Bayonne située en Galice.

Le plus cocasse, dans tout cela, c’est que le Bas-Adour et le pays basque intérieur, que les élus basques entendent réunir aujourd’hui dans une collectivité commune au nom du « respect de leur identité et de leur histoire », étaient en réalité deux territoires rivaux, l’un gascon, l’autre basque, totalement coupés l’un de l’autre. En témoigne cette lettre du labourdin Dominique Joseph Garat datée de 1789 : « Les intérêts de la ville de Bayonne et ceux du pays de Labourd, dans une multitude de choses, sont opposés, ou, du moins, le paraissent aux Labourdins et aux Bayonnais et de beaucoup de sentiments de jalousie et de rivalités sont nées beaucoup d’inimitiés. La langue qu’on parle à Bayonne et celle qu’on parle dans le Labourd sont absolument différentes, et cette différence est telle qu’elle ne permet aucune communication entre les esprits, aucune discussion, aucune conciliation. Si on associe le Labourd et Bayonne au sein d’une une même représentation il n’y aurait d’élus que des Bayonnais et les Basques se croiraient toujours sans représentants parce qu’ils ne seraient pas représentés par des Basques. » Difficile d’être plus clair.

On pourrait égrener ainsi pendant des heures les documents attestant de l’identité gasconne de Bayonne et de ces voisines Biarritz et Anglet (sans oublier Le Boucau). Mais que voulez-vous, il suffit de répéter mille fois un mensonge pour qu’il devienne une vérité indiscutable. Aujourd’hui, l’affaire paraît entendue et même la population du Bas-Adour, comme l’a joliment démontré l’émission « Viure Al Pais » lors d’une enquête récente sur le sujet (émission du 27 janvier 2013), a intégré ce mensonge.

L’immigration massive des Basques dans le Bas-Adour date des années 50, il y a tout juste un demi-siècle. Et depuis, ceux-ci y ont imposé leur culture, leur langue, leurs revendications, au mépris de la véritable histoire de ce territoire. Les Gascons ont aussi leur part de responsabilité dans ce revirement. Moins revendicatifs, moins démonstratifs, moins attachés à leur culture, ils ont perdu leur influence jusqu’à laisser les Basques s’approprier des cités qui leur appartenaient. Seule l’association « Aci Gasconha ! » lutte encore pour rétablir la vérité…

Qu’on ne se méprenne pas : les Gascons n’ont rien contre la collectivité territoriale basque. Pour tout dire, ils s’en foutent un peu. Mais si celle-ci voit le jour selon les contours du « pays » actuel, elle actera l’annexion d’un territoire gascon par les Basques. Se trouvera-t-il des Gascons pour s’en offusquer ? On peut en douter. A moins d’une prise de conscience aussi soudaine qu’inattendue. Si ce modeste billet peut y contribuer, il aura servi à quelque chose.

En attendant, force est de constater que les peuples oppressés ne sont pas toujours ceux qu’on croit.