Tremé-sur-Adour

brass

Vous avez peut-être déjà vu la série américaine « Tremé » (prononcez… comme vous voudrez), qui passait il y a peu sur Canal + et qu’on peut voir désormais sur France Ô. Dans le cas contraire, vous devriez. D’abord parce que cette série a été écrite par le meilleur journaliste du monde après Jean-Michel Aphatie, David Simon, qui est également l’auteur du scénario de The Wire. Ensuite parce que, pour une fois, elle ne met pas en scène de gentils flics en proie à des problèmes personnels. Et par les temps qui courent, c’est déjà beaucoup.

Tremé est le nom d’un quartier de la Nouvelle-Orléans. C’est l‘un des plus anciens de la ville, situé dans le Carré français. Il tire son nom de l’ancien propriétaire des terres, le Français Claude Tremé, qui l’a vendu à la ville au XVIIIe siècle. Réservé à l’origine aux noirs non-esclaves, ce qui fait de lui le plus ancien quartier afro-américain des Etats-Unis, il est devenu depuis un symbole de la culture afro et créole. C’est également un haut lieu de la musique et du jazz new-orleans en particulier, d’où sont sortis plusieurs musiciens géniaux et de nombreux brass-band qui ont fait le tour du monde.

La série débute trois mois après le passage de l’ouragan Katrina, alors que la Nouvelle-Orléans commence à peine à panser ses plaies. On y suit toute une série de personnages qui se débattent dans ce chaos qu’est devenue la ville-croissant, reconstruisent leur maison, cherchent un proche disparu, un nouveau boulot, de quoi bouffer, en un mot tentent de survivre. On découvre aussi comment les assurances tardent à rembourser les dégâts, comment tout un tas de salauds profitent de la situation pour s’en mettre plein les poches, comment une ville d’un million d’habitants survit sans écoles, sans police, sans hôpitaux…

Comme The Wire à Baltimore, Tremé possède une dimension sociale très prononcée qui fait une grande partie de son intérêt. L’autre grand intérêt de la série, c’est la manière dont elle se sert de la scène musicale néo-orléanaise pour nous immerger dans le quotidien de la ville.

On suit Antoine Batiste, tromboniste à la silhouette robuste, qui court le cachet dans les bars de Bourbon Street pour nourrir sa famille ; Davis McAlary, animateur à la radio locale et artiste touche-à-tout, qui navigue dans le milieu musical de la ville comme un bateau sans capitaine ; Albert Lambreaux, chef indien du Mardi Gras et son fils Delmond, le trompettiste qui a fait fortune à New-York et à qui l’on reproche d’avoir abandonné les siens ; Sonny et Annie, un couple de musiciens qui fait la manche dans le quartier français…

Le tromboniste Antoine Batiste est joué par Wendell Pierce, natif de la Nouvelle-Orléans.

Plus intéressant encore, ces personnages croisent au gré de leurs aventures de vrais musiciens de la Nouvelle-Orléans, mis en scène dans leur élément naturel. Ainsi Elvis Costello, Fats Domino, The Neville Brothers, le bassiste de Miles Davis Ron Carter, Terence Blanchard et des dizaines d’autres assaisonnent l’intrigue de la série.

Et là vous vous dites : « C’est bien mignon tout ça mais quel rapport avec les Landes ? L’Adour n’est pas le Misssissipi (sauf l’hiver dans le pays d’Orthe, quand elle inonde ses barthes), le lac Pontchartrain n’est pas celui de Léon et cela fait longtemps, depuis Brémontier précisément, qu’il n’y a plus de bayous dans nos contrées.

Le rapport c’est qu’à chaque fois que je regarde Tremé, ces défilés de brass-band et de leur « second line » dans les rues colorées de la Nouvelle-Orléans, ces orchestres de cuivres dans les bars, ces musiciens qui vont de fêtes en réceptions jusqu’au bout de la nuit, je me dis qu’à peu de choses près, on pourrait être dans les Landes.

Bien sûr, l’immense majorité des musiciens landais sont des amateurs qui n’atteindront jamais le niveau des Néo-Orléanais. Et la plupart des bandas landaises n’ont rien à voir avec le Rebirth, le Hot 8 ou le Youngblood, ces brass-bands mythiques qui apparaissent régulièrement dans la série. Mais justement, les choses sont en train de changer. Tendez l’oreille dans les fêtes cet été et, avec un peu de chance, vous tomberez peut-être sur une de ces « fanfares » à effectif réduit qui tentent de renouveler le genre. Elles fleurissent aux quatre coins du département : je pense aux Get 7, aux Incognitos, aux Pistons à Coulisses, au Brass Delirium pour ne citer qu’eux. Ils sont nombreux à leur emboîter le pas et les choses bougent aussi chez les bandas traditionnelles. On élague dans le répertoire habituel (navarrais, basque et gascon) pour laisser la place à de nouveaux styles : du jazz, du ska, du rock, de la salsa, du mambo. On abandonne peu à peu la variété à papa pour emprunter à Madonna, Lady Gaga, Muse ou Offspring. On s’essaye à ce mélange de funk, de jazz et de hip hop qui caractérise les brass-band de Louisiane.

Tout cela est plutôt réjouissant, pour deux raisons : d’une part, il est toujours plus agréable d’entendre du Maceo Parker que du Patrick Sébastien quand on boit un coup avec ses amis. C’est un avis perso. D’autre part, cette évolution confirme la capacité des Landais à absorber des éléments extérieurs pour les adapter à leur propre culture. Il en fut ainsi du rugby venu d’Angleterre, de la corrida venue d’Espagne, du surf venu de Polynésie, et de bien d’autres choses encore.

Alors chaque fois que je tombe sur un épisode de Tremé, je ne peux m’empêcher d’imaginer ce que donnerait cette série si elle était tournée dans les Landes, avec pour décor nos férias estivales et pour figurants ces milliers de musiciens amateurs ou semi-professionnels qui peuplent le département. Et je me dis qu’il ne nous manque qu’un ouragan.

Les Incognitos à Bayonne.