Le crack du Gabardan

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Au fin fond du Gabardan, Richard Westerink, un jeune Hollandais de 34 ans, couve amoureusement le meilleur trotteur de sa génération : Timoko. Rencontre avec un entraîneur atypique, et un cheval qui ne l’est pas moins.

Pour débusquer le repaire de Timoko, il faut d’abord emprunter la D933 vers le Lot-et-Garonne, égrener le chapelet d’hôtels-restaurants à l’abandon qui jalonnent cet ancien axe majeur, aujourd’hui simple chemin des écoliers. Passé Saint-Justin, il faut bifurquer plein Est vers l’Armagnac, pays de cocagne entre Landes, Gers et Lot-et-Garonne. Parvenu à Gabarret, le bar PMU rebaptisé depuis peu du nom du héros local indique que l’on touche au but. Mais ce n’est pas fini : la route rétrécit et s’enfonce dans les bois, les maisons se font de plus en plus rares. On laisse derrière soi l’église Sainte-Meille et son cimetière adjacent, puis ce curieux bâtiment planté au milieu de nulle part, qui regroupait jadis l’école, la mairie, la salle des fêtes, la poste, l’arrêt routier et tout ce que le petit village d’Escalans comptait de services publics. A ce stade, le GPS a depuis longtemps jeté l’éponge. Pourtant il faut encore pousser jusqu’au lieu-dit « Catille » et soudain, une piste s’ouvre sur la gauche. Aucune flèche ni panneau, juste une boîte aux lettres plantée en bordure de route. La piste serpente pendant quelques centaines de mètres à travers pins et fougères et au bout, enfin, nous y sommes : un magnifique airial de 14 hectares arraché à la forêt, parsemé d’enclos en bois abritant une quinzaine de chevaux avec, à l’une des extrémités, un long bâtiment en cours d’achèvement regroupant les écuries, selleries, vestiaires et salles d’accueil. Ceinturant l’ensemble, une piste d’entraînement de 700 mètres et, au beau milieu de ce petit paradis équestre, la maison de celui qui l’a bâti de ses propres mains : Richard Westerink.

« Vous avez trouvé facilement ? », s’enquiert-il avec son accent hollandais. Pas vraiment, mais qu’importe. Dans son salon, la télé est branchée sur « Equidia » qui retransmet une course de galopeurs sur l’hippodrome de La Rochelle. « On peut commencer l’interview, je ne regarde pas ça, ce n’est pas du sport. » Richard Westerink fait partie des puristes, pour qui les courses hippiques se résument au trot attelé. Discipline reine en Europe (France, Suède et Italie principalement) et en Amérique du Nord, elle réclame savoir-faire, maîtrise et expérience de la part des entraîneurs et des chevaux.

Alors la réussite fulgurante du Hollandais d’Escalans, 34 ans seulement, détonne dans le milieu. Un succès qu’il doit en grande partie à une pépite : Timoko. Depuis trois ans, ce jeune trotteur enchaîne les records et les victoires au point de bousculer la hiérarchie mondiale. Un crack comme certains entraîneurs en rêvent pendant toute une vie. Richard Westerink, lui, l’a déniché à 30 ans à peine, qui plus est en « location de carrière », un système de contrat qui garantit à l’entraîneur la majeure partie des gains : « J’entraînais déjà son demi-frère Umoko et son propriétaire Paul Van Klaveren m’a proposé de prendre aussi Timoko, qui avait deux ans à l’époque. Il était très moche, avec un gros ventre et le poil long. Pourtant j’ai aussitôt pensé que ce serait un bon cheval. Il était tellement brave et calme qu’il avait l’air débourré. Mais de là à imaginer qu’il ferait une carrière pareille… »

« Provoquer la chance »

L’intuition du Hollandais s’est révélée payante : dès leur première année de collaboration, Timoko et Richard Westerink remportent le Critérium des 3 ans face aux meilleurs trotteurs de sa génération. Ils récidivent l’année suivante dans le Critérium des 4 ans, saison durant laquelle Timoko gagne toutes ses courses en France. Soit sept victoires en « Groupe 1 » dont les prestigieux Prix Albert-Viel, Prix de Sélection et Critérium Continental, pour 1,5 million d’euros de gains cumulés, le tout en trois ans à peine !

La recette de ce succès tient autant aux qualités de Timoko qu’au culot de son jeune entraîneur. « Richard est un fonceur, confirme Alain Marini, vice-président de la Société de course de Gabarret et lui-même ancien entraîneur. Il a osé monter à Paris avec son cheval de deux ans alors que beaucoup d’entraîneurs auraient fait le choix de le roder avant dans le Sud-Ouest. Et puis il est monté pour gagner. C’est un guerrier, très ambitieux. Cela tient peut-être à son tempérament hollandais : il a su provoquer la chance. »

Un trait de caractère qui l’accompagne depuis son plus jeune âge. En témoigne son parcours atypique : « Je m’intéresse aux chevaux depuis toujours car mes parents allaient aux courses, se souvient-il. Je travaille dans ce milieu depuis que j’ai 12 ans. J’ai commencé en lavant les chevaux, puis j’ai fait des formations pour devenir entraîneur et driver. J’ai travaillé pour quatre entraîneurs différents. » C’est avec l‘un d’eux, venu s’installer près d’Eauze, que Richard Westerink quitte définitivement sa ville natale d’Apeldoorn et découvre le Sud-Ouest de la France. Mais l’expérience tourne court. « Ca s’est mal terminé… Mais je voulais rester en France pour devenir entraîneur. En Hollande ce n’est pas possible, les primes sont trop faibles et les terrains trop chers. Alors je me suis fait embaucher dans un abattoir de volailles pour vivre. Je me levais à quatre heures du matin et l’après-midi, j’allais travailler chez des entraîneurs comme Robert Lacroix ou Michel Charlot, à 150 kilomètres d’ici. »

En 2005, alors qu’il a tout juste 24 ans, il décide de se lancer après avoir fait l’acquisition d’Or du Rhin, le cheval qui lui assurera ses premiers gains. Viendront ensuite Paolo Coulonces, Pouvoir Magique, Rex Haie Neuve, Umoko, Réel Espoir et enfin, la perle rare. Richard Westerink cherche alors un terrain sablonneux pour y tracer une piste d’entraînement à moindre frais, et trouve cette ferme à l’abandon dans le Gabardan.

« Objectif Amérique »

Le hasard fait bien les choses : la région est connue depuis longtemps pour sa tradition équestre, comme le détaille Marc Pigeon, le président de la Société de courses et patron du PMU local : « En 1949, Yvon Jupert a fondé ici une première écurie. Il a couru le Prix d’Amérique en 1958 avec Hortense L. Puis Georges Mauroy a fondé à la fin des années 50 le haras du Crum qui appartient aujourd’hui à Frédéric Clozier. Au total, on compte quatre écuries de trot dans un rayon de 10 kilomètres. » La société de course, elle, est active depuis 1906 et a bâti, avec l’aide de ses bénévoles, un hippodrome sur la route de Barbotan-les-Thermes qui accueille plusieurs réunions par an dont le Grand Prix de la ville de Gabarret le lundi des fêtes patronales, où se pressent près d’un millier de passionnés.

Alors forcément, la présence d’un crack comme Timoko dans la région ne passe pas inaperçue. Les habitants d’Escalans, le maire Jean Barrère en tête qui a composé une « marche Catillène » en son honneur, se sont regroupés dans un fan-club à la gloire du champion. Depuis deux ans, ils remplissent « Le Timoko », le bar-PMU de Marc Pigeon, à chacune de ses sorties et chaque année au mois de janvier, ils affrètent un bus pour Vincennes afin d’assister au Grand Prix d’Amérique, le championnat du monde officieux des trotteurs.

Cinquième en 2012 après une superbe course, septième cette année, Timoko peut espérer rivaliser avec les cadors Ready Cash et Royal Dream lors de la prochaine édition. C’est en tout cas l’objectif principal de Richard Westerink, malgré une année 2012 plutôt compliquée. A peine remis de la maladie de Lyme contractée l’année précédente et gêné à un pied, Timoko s’est mis plusieurs fois à la faute et a baissé pavillon face à des adversaires qu’il dominait jusqu’alors. Au point de laisser craindre le pire. « Il y a toujours une année creuse dans une carrière, analyse Richard Westerink. J’ai été inquiet lorsqu’il a contracté la maladie de Lyme, car on ne sait jamais les conséquences que cela peut avoir. Mais aujourd’hui je suis rassuré : il travaille bien et n’a rien perdu de ses qualités. » Pour preuve, ses récentes victoires à Cagnes-sur-Mer et dans le Prix de l’Atlantique, et sa troisième place prometteuse dans l’Elitloppet, la course phare en Suède.

Revenu à son meilleur niveau, parvenu à maturité et soigneusement préparé dans son écrin par son entraîneur, Timoko a tous les atouts pour s’imposer comme le meilleur trotteur européen dès la saison prochaine. Dans le Gabardan en tout cas, tout le monde est prêt à le parier.

Timoko

Né le 27 avril 2007

Mâle, couleur bai.

Père : Imoko

Mère : Kiss Me Coulonces

Arrière-petit-fils de Lutin d’Usigny, vainqueur du Prix d’Amérique 1985 et de Vanina B, gagnante du Criterium des 5 ans.

Palmarès

Victoires en Groupe 2 :

Prix Pierre-Plazen, Prix Abel-Bassigny, Prix Ephrem-Houel, Prix Phaeton.

Victoires en Groupe 1 :

Prix Albert-Viel, Critérium des 3 ans, Criterium des 4 ans, Prix de Sélection, Criterium Continental, Grand Criterium de vitesse de la Côte d’Azur, Prix de l’Atlantique.

Meilleure réduction kilométrique : 1’10’1

Total des gains : 1 592 830 euros au 20 avril 2013.

Publié dans  » Terres des Landes  » (2013)