Ravignan, secret de famille

Le château de Ravignan, à Perquie dans les Landes, renferme les souvenirs amassés par la famille De la Croix, au cours de plusieurs vies d’aventures commerciales, militaires et spirituelles.

Le château de Ravignan ne s’offre qu’aux esprits aventureux. Pour le dénicher, il faut s’enfoncer dans la plaine du Bas-Armagnac jusqu’au hameau de Perquie, aux confins des Landes et du Gers, quitter l’axe principal reliant Villeneuve-de-Marsan à Monguilhem et emprunter une route étroite qui serpente entre vignes, champs de céréales et épaisses forêts. Il surgit alors au détour d’un virage, massif et sévère, dominant un parc à la française flanqué d’arbres monumentaux.

L’histoire du château de Ravignan débute en 1108, quand le vicomte Loup Aner fait don à Guillaume, évêque d’Aire-sur-l’Adour, d’un prieuré qu’il se propose de construire sur le site du castrum médiéval de Perquie, une ancienne place défensive protégée par deux immenses ravins. Le château fort, l’église et le petit bourg qui l’entourent, deviennent ainsi un monastère desservi par des moines de la Grande-Sauve, venus de l’abbaye de Saint-Sever.

Vers 1530, le domaine passe aux mains de la famille De Mesmes, qui s’illustrera deux siècles durant auprès des rois de Navarre et du futur Henri IV. Mais en 1569, il est mis à sac par les Calvinistes de Montgomery, venus reconquérir les états de Jeanne d’Albret. La famille De Mesmes entreprend alors d’édifier sur ses décombres une gentilhommière de style Louis XIII : deux tours et un corps de logis, qui forment l’aile Est du château actuel, sont achevés en 1663. La date correspond aux premières années du règne absolu de Louis XIV. Attirés à la Cour du Roi Soleil, les De Mesmes finissent par délaisser leur terre du Sud-Ouest, jusqu’à la céder à la famille De la Croix en 1732. Près de trois siècles plus tard, celle-ci est toujours en possession du domaine.

« De l’utilité des voyages »

Les De la Croix, dont la filiation remonte à Bayonne au milieu du XVIIe siècle, occupent tour à tour les fonctions de brasier (Arnaud 1620-1678) puis de fondeur (Dominique, 1652-1700) à l’Hôtel des Monnaies de la ville. Ils acquièrent ainsi une première propriété à Saint-Laurent-de-Gosse, en bordure d’Adour. C’est là que naît Jean-Baptiste-Dominique de la Croix en 1680.

Dès l’âge de 20 ans, ce jeune homme entreprenant se lance dans l’aventure du commerce maritime. Il participe à l’armement de trois petits navires et signe des arrangements pour la Course et le Long Cours, à Bayonne et à Saint-Jean-de-Luz. Les affaires sont florissantes et en 1710, il rachète la charge de directeur de la Monnaie de Bayonne, qu’il occupera pendant vingt-et-un ans, puis celle de trésorier de la nouvelle Compagnie des Indes. Sous la Régence de Philippe III d’Orléans, il risque une partie de ses avoirs dans « Le Neptune », un vaisseau partant pour les Indes. La fortune lui sourit à nouveau, lui prouvant « l’utilité des voyages », titre du livre qu’il tient avec malice sur le portrait du grand salon de Ravignan. Dans le même temps, il finance les expéditions du fameux corsaire luzien Jean-Péritz de Haraneder à bord du « Jupiter », un vaisseau de 60 canons qui sème la terreur dans les flottes anglaises et hollandaises.

Devenu riche, Jean-Baptiste-Dominique achète le 25 juin 1715 une charge de Secrétaire du Roi qui lui confère la noblesse. La fameuse « savonette à vilains », comme la raillait Madame de Sévigné. Resté célibataire à sa mort, en 1731, sa fortune passe à son frère cadet, également prénommé Jean (1695-1770). Simple capitaine de cavalerie, le dernier survivant des frères De la Croix se retrouve soudain, à 37 ans, nanti de capitaux colossaux. Un conseil l’oriente alors vers les terres de Perquie : d’une part la seigneurie de Rimblez, propriété des Beaumont ; de l’autre Ravignan, ses terres et son château qui, « bien que bâti dans le goût de celui de Poyanne, se trouve inachevé, délabré et vide de meubles ». L’affaire est malgré tout conclue en 1732 pour la somme de 100 000 livres.

Jean interrompt sa carrière militaire peu de temps après et épouse Marie-Thérèse Van Duffel, dernière descendante d’une célèbre famille de négociants. Devenu maire de Bayonne, il installe à Ravignan un nouveau régisseur, Jean Dufau, dont les descendants se succéderont pendant quatre générations. Sous leur influence, le domaine de 900 hectares prospère et écoule jusqu’à Bayonne, par la Midouze et l’Adour, sa production de céréales, vin et eau-de-vie, gibiers, volailles et poissons,

Le temps du renouveau

Le deuxième fils de Jean de la Croix, Bernard-Paul-Pierre (1736-1810), porte à son tour une attention particulière au domaine, en parallèle d’une brillante carrière militaire. En 1786, il épouse Catherine de Mel de Saint-Céran et le couple met au monde, outre deux filles, deux garçons aux destins éclatants : Hippolyte (1791-1873) et Gustave-Xavier (1795-1858). Ce dernier, prédicateur jésuite, succède à Lacordaire à la chaire de Notre-Dame en 1837. Pendant une dizaine d’années, il donne les Conférences de Carême à la grande tribune catholique de Paris et devient l’un des intellectuels les plus influents de son temps.

Son frère aîné Hippolyte, officier de cavalerie, sert à la fin de l’Empire dans les chasseurs à cheval (1811) puis comme aide de camp du général Flahaut (1813). Fidèle parmi les fidèles, il est présent aux Adieux de Fontainebleau où il reçoit des mains de l’Empereur la Croix de la Légion d’Honneur. L’accession de Louis XVIII au trône, qui marque le début de la Restauration, le pousse à rentrer dans le Sud-Ouest. Il y épouse Pulchérie de Navarre, dont la famille a occupé pendant trois générations la charge de l’Amirauté de Guyenne à Bordeaux. Débute alors la grande transformation de Ravignan : entre 1850 et 1910, sont ajoutées l’aile et la tour Ouest, donnant au château la symétrie qu’on lui connaît aujourd’hui. Les toits d’ardoises sont surélevés pour aménager un étage supplémentaire et l’intérieur, totalement repensé.

Des embellissements extérieurs accompagnent ces travaux : communs et chais sont déplacés et Eugène Bülher, architecte-paysagiste du Parc de la Tête d’Or à Lyon, entoure le château d’un parc romantique à la française aux lignes de fuite étudiées, jalonné de chênes d’Amérique, séquoias, hêtres pourpres, cèdres du Liban, cèdres bleus, ainsi qu’un magnolia monumental sur la façade arrière.

 

Des trésors du monde entier

A la fin du XIXe siècle, Jean-Marie-Xavier, petit-fils d’Hippolyte, mandate l’artiste-peintre Jean-Baptiste Vettiner, à qui l’on doit certains décors du théâtre de l’Odéon et de l’Opéra de Paris, pour agrémenter le plafond du grand salon de Ravignan. Il s’inspire de celui de Poyanne pour réaliser un décor de style Louis XIII à palmettes sur les poutres, soulignant leurs contours de lignes rouges et de frises en trompe l’oeil à cabochons et reliefs dorés. Sous ces dorures, les dames de Ravignan tenaient salon chaque mercredi, assises sur le canapé et les fauteuils Régence, ou autour de la grande table dorée à gibier de style Louis XIV. Dans un coin de la pièce, un pot à tabac et une grande lampe en faïence de Samadet côtoient deux pots de Chine qui servaient au transport des épices sur les navires de la Compagnie des Indes, ainsi qu’un cabinet en bois chinois laqué de noir et le somptueux coffre de Coromandel (Nouvelle-Zélande), probable prise d’un navire corsaire.

Dans la salle à manger adjacente, pavée d’un damier en marbre d’Arudy, trône un lustre hollandais de 200 kg dont les branches peuvent se décrocher pour devenir « bras de lumière ». Chaises et murs sont ornés de tapisseries Louis XIII, dites « aux pavots ombrés » apportées par Pulchérie de Navarre de sa maison bordelaise à la fin du XIXe siècle.

Le parquet de la bibliothèque remonte à la première rénovation. Posé sur des solives à même le sol depuis près de trois siècles, il comporte en son centre une rosace en bois d’érable blanc, signature du maître menuisier. Le grand secrétaire est marqueté de frêne et d’acajou rouge ou marron pour les filets, de bois de rose, d’ébène pour les noirs. Dans les rayonnages, s’alignent quelque 3 000 volumes, rappelant les services rendus par les De la Croix à la nation, sur les mers comme sur les champs de bataille : atlas, récits de voyages, livres de commerce, de marine et de cavalerie, mais encore traités religieux et philosophiques provenant des Navarre, fondateurs de l’Académie de Bordeaux, ou de Gustave-Xavier, le Père de Ravignan. Les précieux livres de comptes du Domaine, rédigés pendant un siècle par les Dufau, offrent pour leur part un témoignage saisissant de la vie d’une seigneurie rurale entre 1750 et 1850. Dans la vitrine aux miniatures, outre le nécessaire de campagne d’Hippolyte, repose une boucle d’oreille en noyau de cerise. Un cadeau de Caroline Bonaparte, épouse de Murat, à Amélie de Ravignan, sa fidèle dame d’atours à la Cour de Naples.

Témoin vivant des Lumières

A l’étage, un long couloir abrite une collection exceptionnelle, constituée au fil des siècles par la famille De la Croix : près de 500 gravures et images mettant en scène les épisodes célèbres de la vie d’Henri IV, de ses amours de jeunesse à son entrée triomphale dans Paris. Il dessert deux chambres conservées en l’état.

Des tapisseries d’Aubusson à décors d’animaux recouvrent les murs de la chambre verte, où trône un lit Louis XIII à baldaquin, dit « à la duchesse », dont les proportions rappellent le temps où l’on dormait encore assis, soutenu par des coussins. La petite vitrine contient une dinette de style Empire, en porcelaine de Limoges.

La chambre bleue abrite un ensemble de costumes d’homme datant de 1779. Ils appartenaient au jeune chevalier Dubreuil de Fonréaux, parent de Pulchérie de Navarre, parti en 1773 faire fortune à Saint-Domingue. Désireux de rentrer en France et de se présenter à la Cour, il fait réaliser ces costumes en fibre d’ananas, avec boutons et galons à ses armes. Mais son décès prématuré, lors des massacres de Saint-Domingue, ne lui donnera pas le temps de les étrenner. Plus bas, se trouve une paire de mules de la Reine Marie-Antoinette. Plusieurs objets de toilette proviennent des faïenceries de Samadet ou de Vieillard, à Bordeaux. Une commode à chimères de style Louis XIV et une coiffeuse Louis XV, complètent le mobilier de cette chambre.

Superbement conservé, le château de Ravignan demeure un témoin vivant du Siècle des Lumières et des grandes transformations du siècle suivant. Aujourd’hui encore, son vignoble de quatre hectares et ses chais produisent un Armagnac haut de gamme. Une autre bonne raison de partir à sa recherche…

Visite des chais possible toute l’année.

Visite du château : avril, mai et octobre, sur rendez-vous au 06 24 58 42 59 ; de juin à septembre : week-ends et jours fériés, à 17 heures ; du 13 juillet au 25 août inclus : tous les jours, visites guidées à 15 et 17 heures ; ouverture du parc de 14 à 20 heures. Fermé les 12 juillet et 9 août.