L’épopée des Cadets de Chalosse

Gaujacq contre le Stade français, le 15 mars 1953 aux arènes de Mont-de-Marsan devant près de 10 000 spectateurs.

Personne ne se doute encore, en ce début de saison 1952-1953, que celle-ci va être le théâtre du plus grand exploit jamais réalisé par un club de basket landais, l’un des plus hauts faits d’armes du sport landais en général. Songez qu’aujourd’hui encore, cet épisode figure sur la fresque ornant le hall d’entrée de la Fédération française de Basket rue du Château des Rentiers à Paris, aux côtés du premier titre européen du CSP Limoges, des exploits d’Alain Gilles et d’Hervé Dubuisson ou des médailles d’argent des équipes de France masculine aux JO de 2000 et féminine en 2012.

Une aventure extraordinaire, qui fait découvrir à la France entière, et même au-delà, le petit village de Gaujacq, 604 habitants, et son club des Cadets de Chalosse, parfait représentant des qualités physiques et morales dont se réclame le basket landais.

Cette saison voit en effet la création de la Coupe de France de basket-ball, à l’initiative de M. Lechat. Bâtie sur le modèle de la Coupe de France de football, elle permet à tous les clubs de participer. Les oppositions sont définies par tirage au sort au niveau régional tout d’abord, pour limiter les déplacements, puis national après l’entrée en lice des clubs de Nationale, au stade des 32es de finale. Le succès de cette compétition est immédiat et contribue grandement à accroître la popularité du basket en France.

Exempts au premier tour, les Cadets débutent leur fabuleuse épopée à Bordeaux, dès le deuxième tour, où ils éliminent facilement les Jeunes de Saint-Augustin (61-44). Aux troisième et quatrième tours, le CA béglais (61-46) et le SA bordelais (58-47), deux références au niveau régional, s’inclinent face à la fougue offensive des Cadets. En 64e de finale, l’US Chatelaillon, toujours à Bordeaux, est balayée à son tour (53-30). Vient le premier match à domicile, en 32e de finale, face à Gaillac, tandis que l’engouement et la curiosité commencent à croître autour des Cadets qui s’imposent à nouveau sur un score fleuve, 62 à 45. Gaujacq accède alors aux 16es de finale, égalant la performance du Stade montois lors du championnat de France 1946, à ce jour la meilleure réalisée par un club landais dans une compétition nationale.

Le moment est venu de se frotter aux « Parisiens », l’élite du basket français. La redoutable équipe du Puc, championne de France en 1947, finaliste en 1951 et sérieuse prétendante au titre de Nationale, est accueillie le 1er février 1953 par 3 000 spectateurs survoltés, massés jusque sur la colline qui surplombe les arènes gaujacquoises. Les internationaux parisiens Crost, Gravast, Le Biloux, Planque, Le Guilloux et Owens, malgré leur expérience et leur science du jeu, font les frais de l’enthousiasme des locaux et, il faut bien le dire, de conditions de jeu auxquelles ils ne sont guère habitués : un terrain boueux qui interdit le dribble, mais s’adapte parfaitement au jeu de passes ultrarapides des Cadets. La partie, très correcte grâce notamment au fair-play des Pucistes, s’achève sur une nette victoire des Cadets : 60-43. Elle est suivie par une fête mémorable, « une orgie romaine » selon le journaliste Alex Cazalis, particulièrement appréciée par les Parisiens qui adressent la semaine suivante une lettre aux Gaujacquois pour les remercier de leur accueil, par la plume de leur président : « Si dans l’avenir, vous désirez organiser un match nous nous ferons un plaisir de nous retrouver dans votre aimable cité. »

Ce résultat, et la qualification pour les 8es de finale qu’il autorise, soulève un immense enthousiasme dans la région. La France du basket, elle, commence à regarder avec curiosité ce petit village chalossais et son étonnante équipe qui s’est invitée parmi les cadors du pays.

Celle-ci est emmenée par René Carrère, 25 ans, 1,72 m, capitaine et entraîneur. Doté d’une condition physique et d’une endurance exceptionnelles, il est rapide, vif et adroit au panier. Sa correction et sa loyauté en font un leader redouté et respecté par ses partenaires. Insatiable gagneur, il fait partie depuis plusieurs années des sélections des Landes et de Guyenne. L’autre arme fatale des Cadets se nomme André Lacoste, 24 ans, 1,76 m. Athlète complet, ancien champion des Landes de saut en hauteur avec l’ASPTT Dax en 1949, il allie détente, adresse et rapidité avec une personnalité extravertie et une inébranlable confiance en soi. Mieux encore, il fait figure de véritable « cerveau » dans cette équipe. Toujours à l’affut des dernières connaissances en matière techniques et tactiques, il participe dans ce but à plusieurs reprises aux stages dispensés par la direction technique nationale ou régionale. Vient ensuite Yves Merville, 24 ans, dont les mensurations (87 kg pour 1,83 m) lui ont valu le surnom d’« armoire à glace ». Puissant et sûr de lui, sa présence en impose sous les panneaux. Mais il est également un excellent passeur doté d’un sens inné du collectif et un redoutable shooteur longue distance, taulier incontournable des sélections départementales et régionales. L’équipe est complétée par Bernard Capdeville (21 ans, 1,75 m), spécialiste du bras roulé et par les trois frères de René Carrère : André, 24 ans, 1,72 m, scoreur régulier et sélectionné régional ; Roger (22 ans, 1,76 m), joueur spectaculaire et aérien, blessé du travail à un œil et lui aussi sélectionné régional ; et enfin Henri, qui occupe une place de remplaçant de qualité dans cet effectif avec Jacques Monet (20 ans, 1,70 m), jeune espoir du club, Robert Petit, défenseur athlétique, André Dubout, attaquant rapide et adroit qui a la particularité d’être ambidextre.

Tous ces jeunes joueurs sont issus du petit village de Gaujacq et se connaissent depuis l’enfance. La boulangerie des Carrère, à deux pas du terrain de basket, fait office de lieu de rassemblement. René, l’aîné, est marié avec la sœur d’Yves Merville, agriculteur de son état comme André Lacoste, André Dubout, tandis que Roger Carrère occupe le métier de mécanicien et Bernard Capdeville celui de maçon. Ces jeunes joueurs sont tous des sportifs accomplis, dotés de qualités physiques remarquables qui leur permettent d’étouffer leurs adversaires à force de contre-attaques fulgurantes, leur arme favorite. Sérieux et appliqués, les jeunes Gaujacquois mènent une vie d’ascèse toute entière consacrée au basket, comme le raconte Pierre Lisse dans les Actualités landaises : « Pas de super vedettes mais une condition physique parfaite, de l’adresse, de la souplesse, une incoryable rapidité qui étouffe l’adversaire du début à la fin du match, des contre-attaques fulgurantes, dépourvues de fioritures mais terriblement efficaces. Pas de fumeurs, pas de buveurs, pas de veillées ni gueuletons (…). Avec cela une gentillesse et une modestie, une bonne humeur et une correction qui forcent l’admiration et la sympathie générale du public et des adversaires. C’est une équipe de copains qui jouent pour le plaisir, pour la joie et l’amour du jeu, avec un moral à toute épreuve, un désir farouche de gagner et un esprit d’équipe et de clocher qui forcent la victoire. Mais il y aussi à Gaujacq des dirigeants exceptionnels, au dévouement passionné et soutenu, vivant en contact permanent avec leurs joueurs et qui savent se faire aimer et respecter. » Le manager, M. Rohfristch, le secrétaire général Henri Lonné, le vice-président Adrien Ducamp et le président Maurice Maurincomme encadrent ces jeunes plein de talent.

Mais on aurait tort de croire que seules les qualités physiques exceptionnelles et l’enthousiasme débridé des Chalossais leur permirent d’atteindre un tel niveau de jeu. C’est aussi et surtout sur une approche très rationnelle et avant-gardiste du jeu que les Cadets construisirent leurs succès. André Lacoste, joueur et entraîneur, est un participant assidu aux stages d’entraîneurs organisés dès la fin de la Guerre par la FFBB, stages qui ont pour but de répandre les dernières connaissances tactiques et techniques. En 1954, il fait figure d’entraîneur référent pour tous les clubs de la Ligue de Guyenne (il est le seul entraîneur de la Ligue à y prendre part).

Le tirage tant attendu du 8e de finale désigne Championnet Sports comme nouveau rival des Gaujacquois. Champion de France en 1945, finaliste en 1946 et 1948, le célèbre patronage parisien est un des principaux fournisseurs de l’équipe de France et fait lui aussi partie de l’élite du pays.

Il manque de peu d’interrompre la belle aventure mais cède sur le fil à la fougue des Landais dans un match ultra-offensif : 65-62. Ce succès retentissant est ainsi commenté par Robert Lechat, le père de la Coupe de France de basket, dans un article au titre éloquent publié dans « Basketball » à l’occasion du tirage au sort des quarts de finale : « Maintenant… j’y crois ! » : « J’y crois, et je ne suis pas le seul à reconnaître pour réelle la valeur des Cadets de Chalosse. Si la victoire contre le Puc demandait confirmation, celle-ci est venue avec la défaite de Championnet. Plus de doute, Gaujacq possède bien une équipe de basket. (…) Les Cadets de Chalosse nous apporteront-ils une troisième surprise ? Pourquoi ne confirmeraient-ils pas le dicton ? En tout cas le Stade français est prévenu. Il a les éléments pour vaincre, son équipe est bien conduite, ses joueurs sont interchangeables, donnons-lui donc quand même une légère faveur de pronostic. »

Sauf que ce quart de finale, grâce à l’entremise de Roger Hils, président du comité des Landes et de Jacques Dorgambide, président du Stade montois et secrétaire adjoint du comité, se déroule en terre landaise, dans les arènes de Mont-de-Marsan précisément. Pour cela, les deux hommes ont effectué un aller-retour express à Paris à bord de la 4CV de Roger Hils afin d’y rencontrer les représentants fédéraux. Leur cause entendue, la date retenue est celle du dimanche 15 mars 1953. Elle demeure à jamais gravée dans l’histoire du sport landais.

L’événement provoque un engouement sans précédent dans la région, d’autant que le même jour, les rugbymen du Stade montois doivent accueillir les vedettes du Stade toulousain au stade Loustau. Ce match se déroule devant 9 000 spectateurs et une heure après, une bonne part de ceux-ci s’entasse dans les arènes du Plumaçon, dont une fraction importante de néophytes qui assistent pour la première fois à un match de basket-ball. Les personnalités se pressent : on aperçoit Paul Geist, vice-président de la FFBB, M. Lechat, le père de la Coupe de France et président de la commission sportive de la FFBB, M. Hillon, le président du Stade français, René Crabos, président de la FFR, les députés Lamarque-Cando et David, le préfet Guy Lamassoure, Robert Besson, maire de Mont-de-Marsan, Maurice Lafourcade, président de la Ligue de Guyenne et son homologue de Côte-d’Argent Redondo, ainsi que les dirigeants de tous les comités voisins. Au total, près de 10 000 spectateurs s’agglutinent dans les gradins et sur la piste des arènes du Plumaçon tandis que les féminines du Stade montois, emmenées par Louisette Brillet, disputent un match du championnat Excellence de Guyenne contre l’US béarnaise en lever de rideau. La recette avoisine les 1,7 million de francs, jalousement gardée par le jeune trésorier du comité et du Stade montois, Jean Bouytaud.

Le Stade français aligne pas moins de trois internationaux dans son cinq majeur : le capitaine Michel Bonnevie, Michel Vergnes et Jean Chamorel. Sans oublier les internationaux militaires Yves Claude et Jacques Lecorre. « Venus en grands seigneurs, pour triompher, les Parisiens n’avaient rien laissé au hasard et avaient bien étudié leur partition, écrivait Georges Dubos le lendemain. Mais voilà, ils ne savaient pas qu’ils auraient non pas le diable contre eux, mais huit diables… diables de Landais ! » Entendez René, Roger et André Carrère, Yves Merville, Robert Petit, Bernard Capdeville, André Lacoste et André Dubout, les huit Gaujacquois retenus pour ce quart de finale.

Le match, a priori déséquilibré, va donner lieu à une empoignade dantesque et dépasser toutes les attentes en termes d’intensité, de dramaturgie et de rebondissements. « Au Plumaçon, l’ambiance atteignit une intensité telle que nous n’en avons jamais vu dans notre ville, un peu à l’image des parties de football se déroulant en Amérique du Sud, l’atmosphère monta, égalant celle de Rio, Sao Paulo, Montevideo et Buenos Aires. Dix mille personnes qui faisaient du bruit comme cent mille. il est vrai que les Landais sont aussi… des Latins ! La rumeur qui s’élevait du rond atteignit fréquemment des proportions indescriptibles. Les attaques gaujacquoises qui, à l’instar d’un fort vent Ouest-Est balayaient le terrain, étaient scandées, mieux littéralement portées par un public délirant. Il faut préciser que le spectacle, comme un scénario bien réglé, maintenait la foule haletante (…). »

En effet, lors de la première mi-temps, Parisiens et Gaujacquois se livrent un chassé-croisé palpitant. Attaques placées et shoots extérieurs pour les premiers, contre-attaques rapides et approche du cercle pour les seconds. Les Cadets semblent tirer profit de cette opposition de styles en menant au score tout au long du premier acte. Mais les Stadistes tiennent le rythme et égalisent par quatre fois avant de prendre un léger avantage juste avant la pause (24-22). Le début de la second période est marqué par l’incroyable maladresse des locaux qui ratent dix-neuf shoots consécutifs. Le Stade français, patient et sûr de son jeu, prend peu à peu le large, creusant un écart de huit points à quelques minutes de la fin (40-32). Pour le public, l’affaire semble entendue et l’on voit mal comment les petits Gaujacquois pourraient dérégler pareille mécanique. Mais tandis que la résignation semble gagner l’assistance, les qualités physiques des Cadets vont leur permettre de signer une fin de partie époustouflante que relate ainsi Georges Dubos dans le Sud-Ouest du lendemain : « La deuxième mi-temps annonçait la victoire des Parisiens. Leur tactique réussissait et, gardant le calme sous les hurlements ou les ovations, la balle tournait toujours pour tout à coup passer dans le panier. Pour Gaujacq, le panier jouait avec le ballon. Dix-neuf paniers tentés et dix-neuf manqués à la suite les uns des autres. Calamité ! Le sort était contre eux. Lacoste, Carrère, Merville éliminés. C’est la fin ! Non, miracle, cinq joueurs bondissent, saisissent le ballon et ne le lâchent plus ; et maintenant ce ballon fait la loi : il passe dans le panier ; l’écart diminue ; la foule hurle, déchaînée, ivre de poussière, de joie ! » Les Cadets s’acharnent et recollent à deux points de leurs rivaux (43-41). A la dernière seconde, alors que tout le monde s’attend à ce qu’ils échouent à quelques longueurs, les Cadets bénéficient de deux lancers francs. Le capitaine René Carrère s’avance sur la ligne et la cohue des minutes précédentes laisse soudain place à un silence glaçant. Il réussit le premier… puis le second ! Egalité à 43 partout et fin du temps règlementaire : place aux prolongations devant une foule en délire qui n’en demandait pas tant.

En prolongation, les Stadistes reprennent l’avantage mais Gaujacq égalise à 50 partout. Puis, la condition physique supérieure des Cadets fait la différence : ils se détachent irrémédiablement au score face à des Parisiens épuisés par l’intensité et la longueur du match. Une heure et quarante-cinq minutes après le coup d’envoi, les arbitres MM. Malus et Got sifflent la fin de la partie sur le score de 61 à 54 en faveur de Gaujacq !

« Les Cadets de Chalosse de Gaujacq ont produit un spectacle inoubliable, s’enthousiasme le chroniqueur de Sud-Ouest le lendemain. (…) Rarement spectacle sportif n’emporta la foule d’une telle manière, la valeur des équipes, l’esprit de clocher y contribuèrent, mais l’incertitude du score en fut le principal artisan. Et c’est ça le mérite du basket-ball : fournir des scores importants. Et c’est le mérite de Gaujacq d’avoir lutté jusqu’au bout malgré l’apparente maladresse et d’avoir montré aux Landais le vrai visage du basket-ball. Aidés par des qualités physiques étonnantes, ils peuvent jouer à grand train pendant près de deux heures et battre qui paraissait plus malin qu’eux. »

Le retentissement de cette victoire est immense : succès populaire et sportif, elle marque dans les Landes le début d’une vogue sans précédent pour le basket-ball, en passe de détrôner rugby et football dans les cœurs des supporters. Les Cadets de Chalosse sont élevés au rang de héros et leur extraordinaire aventure (trois clubs d’élite épinglés à leur blason) fait aussitôt le tour de la France. Elle rejaillit sur l’ensemble du basket français et sur cette nouvelle compétition. Le magazine « Basket-ball », l’organe officiel de la FFBB, ne peut que s’en réjouir : « Le conte de fée des Cadets de Chalosse a fait une large publicité pour cette Coupe de France. La réussite ne s’est pas fait attendre, surtout en province. L’année prochaine verra ce succès populaire aller croissant. »

Gaujacq atteint donc le dernier carré de la compétition en compagnie de Mulhouse, Besançon et Villeurbanne, que le sort leur a désigné comme prochain adversaire. L’Asvel n’est rien de moins que le champion de France en titre et probablement le meilleur club de la décennie puisqu’il alignera six titres entre 1949 et 1957 sous la houlette de l’international André Buffière. Pourtant, la prudence est désormais de mise chez les commentateurs, qui se demandent jusqu’où les petits Landais vont bien pouvoir aller : « Continuant la série de leurs exploits, les Cadets de Chalosse ont une fois de plus éliminé un chevronné du basket, en l’occurrence le Stade français, avec plus de difficultés que précédemment puisqu’il leur fallut, cette fois, avoir recours aux prolongations. (…) Villeurbanne devra nous prouver qu’une solide technique, un jeu savant basé sur des combinaisons bien au point, prévalent sur une condition physique, sur une vitesse de jeu qui sont les qualités dominantes des Cadets de Chalosse. Les Lyonnais, au cours de la saison, nous ont montré que leur excellente machine n’était pas à l’abri des ratés et même, fait plus grave, qu’une furie endiablée, telle celle de Bellegarde, peut les réduire à l’affolement malgré le calme apparent des Buffière et Sahy. Devons-nous en conclure que les gars des Landes, en jouant décontractés, sans se soucier de l’importance de l’enjeu, sans s’inquiéter du jugement du public parisien, peuvent être considérés comme favoris ? N’oublions pas que pour contrebalancer l’adresse à distance de Buffière et de Sahy, il y a, chez les Landais, un certain Merville qui, en plus de sa sûreté à l’arrière possède, lui aussi, un tir de loin excessivement précis. Opposition de deux méthodes qui ont, l’une et l’autre, de farouches partisans. La réussite du jour les départagera. »

Bien que le Stade montois se soit à nouveau porté candidat pour l’organisation de la demi-finale, celle-ci est programmée au Vel d’Hiv à Paris. La semaine qui la précède va être celle de tous les honneurs pour les Gaujacquois.

Elle commence par un match de préparation contre le Lycée français de Madrid dans les arènes de Hagetmau devant 2 000 personnes. Un match superbe qui soulève l’enthousiasme du public et confirme la popularité grandissante du basket.

La délégation gaujacquoise s’embarque ensuite pour Paris. Elle est composée de dix-huit personnes : huit joueurs, cinq dirigeants et cinq proches. Alex Cazalis, journaliste à Sud-Ouest, les accompagne sur le quai de la gare de Dax. « A leur arrivée, on s’aperçoit qu’une voiture avait perdu la valise de Merville contenant son vestiaire, sa tenue, son argent, ses provisions. L’auto repartit en direction de Montfort (20 km) où l’on avait noté comme le bruit d’une chute. Par chance, la valise était là, sur le bord de la route ! On imagine la joie de Merville qui n’aurait voulu pour rien au monde se présenter à Paris dans son laisser-aller de voyage. Retour à la gare de Dax où tout le monde se trouve très embarrassé. Aucun des garages avoisinants n’est ouvert. Où va-t-on abriter les quatre voitures ? Nous arrivons à ce moment-là pour diriger les voyageurs anxieux vers le Splendid Garage où M. Duprat est assez aimable pour accueillir les véhicules et nous ramenons les conducteurs au départ. Enfin voici le train. Contrairement à ce que certains pourraient croire, les Cadets de Chalosse ne voyagent pas en sleeping mais bien en démocratiques troisièmes. Ils arrivaient tous à se loger et notre opérateur M. Tribe prit la photographie devant le wagon qui porte la plaque Paris-Côte d’Argent. »

Précédés par leur réputation d’équipe offensive et spectaculaire, les Cadets s’attirent la sympathie du public parisien, curieux de voir évoluer ces énergumènes dont tout le monde parle. C’est la tournée des grands ducs pour les Cadets qui vont de réception en réception et font la une des journaux sportifs de la capitale. Invités notamment par Yves Darriet de l’ORTF, le président Maurice Maurincomme, Henri Lonné et René Carrère sont interviewés à la radio nationale par le célèbre journaliste Jean Quittard. Peu habitués à l’exercice, les Cadets se montrent particulièrement impressionnés.

Vient le grand soir. Dans l’enceinte du Vel d’Hiv, les supporters landais venus en nombre rallient le public parisien à leur cause après que les échassiers et les bandas eurent assuré l’avant-match. Sur le terrain, les Cadets font mieux que jeu égal. Ils mènent 7-2 après un départ canon sanctionné par deux paniers d’André Carrère et un de Capdeville. Un frisson d’espérance parcourt alors les tribunes. Malgré le réveil de Raymond Sahy, Gérard Sturla, Henri Rey et bien sûr d’André Buffière, tous internationaux, les Cadets supportent la comparaison et se permettent même de mener 28-25 à cinq minutes de la mi-temps. « L’opposition des deux méthodes, classicisme du côté des Lyonnais, rapidité et adresse chez les Cadets, conférait à la rencontre un caractère d’intérêt qui enthousiasmait les spectateurs. » A la mi-temps cependant, l’Asvel conservait une légère avance 35-28. « A la reprise le match retrouva son caractère d’animation grâce aux brusques contre-attaque des Cadets qui ne perdaient aucune occasion de tenter leur chance lorsqu’ils pouvaient briser la volonté stricte de leur adversaire. Mais la sûreté des Lyonnais devait prévaloir au fur et à mesure que les minutes s’ajoutaient aux minutes. L’adresse des Landais ne fit que s’émousser alors que les hommes de Buffière, très à l’aise dans ce débat qui devenait de plus en plus inégal, se montraient efficaces à souhait. »

79 à 47 au final : un score sans appel mais néanmoins flatteur pour les Cadets tant les maîtres lyonnais disposaient d’un temps d’avance sur eux comme sur les autres clubs français d’un point de vue tactique. En témoigne ce compte-rendu publié dans « Basketball » en mai 1953 : «  La logique a été respectée. Les petits n’ont pas mangé les grands. Toutefois, les Cadets de Chalosse ont fait pâlir André Buffière. Leur fulgurant départ leur permit de mener 5-1 puis 7-2. Le capitaine de Villeurbanne demanda un temps mort et la machine Villeurbanne se mit en route. Certes, depuis la Saint-Charles d’Alfortville ou les Spartiates d’Oran, nous n’avions pas vu une équipe contre-attaquer si joliment que les Cadets de Chalosse. En plus, les Carrère frères, Lacoste, à l’impressionnant bras roulé, se montraient fort adroits. Mais quelle impuissance devant la défense en place des Villeurbannais ! Les Landais firent une défense individuelle. Les joueurs de Buffière s’en donnèrent à cœur joie : blocages, huit, tourne-autour, écrans, combinaisons sur touche de fond, tout y passa. Les Cadets, ignorant le changement, furent mystifiés. En plus, les Vert et Blanc n’hésitèrent pas à adopter l’arme de leurs adversaires et contre-attaquèrent avec succès. Rey en grande forme, Buffière et Sturla, firent un très bon match. »

Les Cadets n’auront pas les honneurs du Palais des Sports de Paris et du président Vincent Auriol. Villeurbanne remporte finalement à l’arraché, face à Mulhouse, cette première Coupe de France. Mais l’histoire retiendra surtout la performance de ces Cadets de Chalosse, qui reviennent dans les Landes en héros. Ils empochent au passage la Coupe Clavé, récompensant le club régional ayant été le plus loin en Coupe de France.

Mais la curiosité à l’endroit des Gaujacquois ne faiblit pas et leur réputation dépasse désormais les frontières nationales. Les plus grands clubs européens se disputent le privilège de les affronter. Ainsi le Natacion Helios de Saragosse, vice-champion d’Espagne, qui invite les cadets lors de l’été 1953. Ou encore l’Etoile Rouge de Belgrade, championne de Yougoslavie pour la huitième année consécutive et qui fait figure de leader en Europe continentale. Lors de sa tournée en France au printemps 1954, elle demande à affronter le petit club qui a fait parler de lui l’année précédente. Un accord est conclu et le match se déroule dans les arènes de Hagetmau devant 3000 personnes le 24 mars 1954.

Sur le front départemental, même si chacun rêve d’épingler les Gaujacquois à son tableau de chasse, ceux-ci conservent leur ascendant sur les autres clubs en remportant le titre Excellence 1953 face à l’ASPTT Dax du capitaine Labagnère, Kuntz, Courbaigts, Loustalot, Darrieutort, Buret et Deyris (59-46). Quelques semaines plus tard cependant, le 14 mai 1953, Castel-Sarrazin, alors en pleine ascension, est tout près de l’exploit : il contraint les Cadets à jouer les prolongations en finale de la Coupe des Landes à Saint-Geours-d’Auribat. L’équipe de Gaujacq est émoussée par cette saison extraordinaire et se présente amputée des frères Carrère, indisponibles. Elle parvient toutefois à conserver son trophée (51-47 score final) ainsi que le titre régional de la Ligue de Guyenne pour la troisième année consécutive, réalisant un nouveau triplé.

Cette domination sans partage au niveau local se poursuit en 1954 sur les scènes régionale et départementale, contre l’Avia Club du Fouga d’Aire-sur-l’Adour, nouveau prétendant grâce à l’apport de joueurs comme Cazade, Labourie et Dauga, sélectionnés départementaux. Cette même saison, tout le monde attend évidemment les Cadets lors de la deuxième édition de la Coupe de France. Mais les héros de l’édition précédente s’inclinent le 7 février en 16e de finale contre l’US Saint-Thomas-d’Aquin (52-44) après avoir toutefois éliminé la Saint-Charles-d’Alfortville en 32e tandis que Caupenne chutait à ce même stade de la compétition contre le Toulouse FC.

Mais Gaujacq fait à nouveau parler de lui dans un championnat de France nouvelle formule où il évolue en Honneur. Ce troisième échelon national est réformé en huit poules de huit selon des critères régionaux. Engagés dans la poule E qui regroupe les meilleurs clubs des Ligues des Pyrénées et de Guyenne, les Cadets terminent en tête devant le Toulouse université club, le Saint-Jean-de-Luz Olympique et les Jeunes de Saint-Augustin. Qualifiés pour les phases finales, ils butent dès les quarts contre la Cabane de Tours et ses 105 licenciés, leader invaincu dans la poule F. La Fédération désigne Mont-de-Marsan comme lieu du match ce qui entraîne une réclamation du comité d’Indre-et-Loire, en vain. Eliminés, les Cadets de Chalosse n’en sont pas moins promus en Excellence Nationale, la deuxième division. Ils font donc partie des quarante-huit meilleurs clubs du pays et prouvent que leur épopée de la saison précédente ne devait rien au hasard. Autre fait d’armes cette année-là, les Cadets de Chalosse atteignent la finale nationale Ufolep où ils s’inclinent face à Cabourg (75-53).

Seuls représentants landais en Excellence nationale lors de la saison 1954-1955, tandis que l’ASPTT Dax concourt en Honneur, l’échelon inférieur, les Gaujacquois vivent un début de saison très difficile avec six défaites en six matchs. A la mi-parcours, ils pointent à la dernière place de la poule avec neuf petits points loin derrière le CO Billancourt, La Martiale de Limoges, le RCM Toulouse, le SA bordelais, l’ASPTT Limoges, Rupella-La Rochelle et le Stade clermontois. « Les Cadets de Chalosse auront bien des soucis pour remonter au classement », lit-on dans « Basket-ball » et rares sont ceux qui donnent encore une chance de maintien aux Landais. Mais Gaujacq n’est plus à un exploit près, comme le relate le correspondant local de Sud-Ouest : « Fin décembre, nous déclarions au spécialiste du basket de « L’Equipe », Louis Lapeyre, après la défaite des Cadets à Bordeaux contre le SAB : « Nous croyons pouvoir vous assurer que c’est l’une des dernières défaites des Cadets de Chalosse en championnat de France. L’entraînement a repris avec assiduité, nos joueurs ont terminé les semailles du blé, dépouillé le maïs. Ils veulent à tout prix se maintenir en Excellence. Ils y parviendront. » Les Cadets, joueurs d’exception, n’en demeurent pas moins de modestes agriculteurs pour la plupart, contraints de sacrifier leur passion à leur gagne-pain. Mais l’optimisme du correspondant de « Sud-Ouest » était justifié : à partir du mois de décembre 1954, les Cadets enregistrent six victoires pour deux défaites seulement et terminent à une cinquième place inespérée, derrière le CO Billancourt, l’ASPTT Limoges, le RCM Toulouse et La Martiale, mais devant le Stade clermontois, le SA bordelais et Rupella. L’opération maintien est un succès.

Déjà finalistes de la compétition l’année précédente, les Cadets récidivent en accédant à la finale de la Coupe nationale Ufolep contre la Bacaille de Boulogne-sur-Mer. L’occasion de remporter un titre national s’offre à nouveau à eux et cette fois, ils ne laissent pas passer leur chance. Le match se déroule à Châteauroux, en clôture d’un week-end de finales de l’Ufolep. Les Gaujacquois mènent durant l’essentiel de la partie mais ne parviennent pas à se détacher et Boulogne prend l’avantage à cinq minutes de la fin suite à la sortie pour cinq fautes de Capdeville. Mais les Landais emballent la fin de match pour reprendre une avance substantielle et l’emporter 53-47. C’est la consécration pour les Cadets qui deviennent champions de France Ufolep. L’équipe victorieuse est composée de Roger, Henri et André Carrère, André Lacoste, Yves Merville, Bernard Capdeville et le dernier arrivé, le transfuge amollois André Superbielle.

Lors de cette saison 1954-1955, probablement la plus accomplie des Cadets de Chalosse, ils réalisent à nouveau un beau parcours en Coupe de France, faisant renaître un instant l’espoir suscité deux ans auparavant. En particulier après le 32e de finale remporté le 9 janvier 1955 contre le Stade français, qui raviva des souvenirs encore brûlants (41-38). « Saluons la victoire des Cadets de Chalosse qui s’affirment en gros progrès sur le stade français qui a commis l’erreur de ne pas le comprendre assez tôt », lit-on dans « Basket-ball » de janvier. En 16e de finale, les Cadets sont opposés au Racing club de France. Le match se déroule aux arènes de Dax le 30 janvier 1955 et donne lieu à un long reportage dans « Basketball » signé Robert Lescaret, le secrétaire général de la FFBB : « Que puis-je écrire sur le match ? La presse a donné les commentaires qui convenaient. Pourtant les Cadets m’ont déçu, je n’ai pas retrouvé la vitalité de l’équipe que j’avais vu évoluer il y a deux ans. Pourvus désormais d’un bagage technique qu’ils ne possédaient pas à l’époque, ils jouent comme les « Grands », même du jeu arrêté et comme la défense du Racing se montra — pour une fois — intraitable, les doyens monopolisèrent le ballon, enlevant aux Cadets leur unique chance de vaincre : la contre-attaque. L’adresse des Landais apparue émoussée face aux Racingman, affirmant une nette supériorité athlétique et malgré une ultime réaction, en fin de partie, les Cadets durent s’incliner 33-29. » Et Robert Lescaret de conlure : « Demi-finaliste de la Coupe de France en 1953, éliminés en seizièmes de finale en 1954 et 1955, le mythe des Cadets de Chalosse s’estompe avec le temps et c’est dommage. »

Un constat sévère, si l’on songe que Gaujacq a terminé cette saison maintenu en Excellence et avec un titre de champion de France Ufolep dans la poche.

Gaujacq se retrouve lors de la saison 1955-1956 en compagnie du Stade français, du CSM Toulouse, La Martiale Limoges, ASPO Tours, relégué du championnat National, les PTT Limoges, le Stade clermontois et la JA Chartres. Gaujacq demeure le seul club landais évoluant en championnat national, l’ASPTT Dax ayant été reléguée de la troisième division (Honneur) au niveau régional la saison précédente. cette fois-ci, les Cadets sont prêts dès la reprise du championnat et signent un parcours équilibré avec six victoires pour sept défaites et un match nul. Ils terminent à la quatrième place derrière l’ASPO Tours, qui remonte en Nationale, le Stade français et l’ASPTT Limoges. L’année suivante, en 1956-1957, ils rééditent la même performance et terminent à nouveau à la quatrième place d’une poule Excellence dominée par La Vendéenne, le RCM Toulouse et l’ASPTT Limoges.

Si Gaujacq rivalise encore sur le plan sportif, le championnat Excellence, avec ses longs déplacements, est bien trop exigeant pour les petites finances du club. Les Cadets sont contraints, à l’été 1956, de lancer une grande souscription nationale pour soulager leur trésorerie. Profitant de leur excellente réputation auprès de nombreux clubs du pays, ils écoulent des milliers de billets à travers toute la France, dont l’un sera tiré au sort pour gagner une 4CV.

La saison 1957-1958 marque toutefois la fin du règne de Gaujacq. Engagés en Poule C avec RCM Toulouse, ASPO Tours, ASPTT Limoges, Stade clermontois, Etoile Charlieu et US Métro, les Cadets terminent à l’avant-dernière place et se trouvent relégués en Honneur. Dans leur sillage, ils entraînent l’US arsaguaise, nouveau club phare du département, promu en Excellence nationale l’année précédente et qui retrouve aussitôt le championnat Honneur après une saison très difficile.

Pour Gaujacq, cette descente est vécue sereinement. Les longs déplacements commençaient à lasser et les petits moyens du club rendaient son engagement périlleux dans cette catégorie. C’est tout simplement la fin d’une époque, sentiment que viennent accentuer les retraites sportives d’André Lacoste et Bernard Capdeville, deux des héros de la Coupe de France 1953. Certes, Gaujacq demeure en championnat de France Honneur pour quelques années encore, mais il est rentré dans le rang et son hégémonie sur le plan départemental est désormais contestée. Car tandis que tous les projecteurs étaient braqués sur lui, de nouveaux clubs émergeaient patiemment dans l’ombre des championnats départementaux puis régionaux.

L’heure était venue, pour eux aussi, d’accéder à la lumière.

L’équipe de Gaujacq en 1953.