Les gardiens du paradis

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Quand les beaux jours reviennent, les rugbymen de Léon et des clubs alentours ressortent leurs galupes et naviguent à nouveau sur le courant d’Huchet. Dans quelques semaines, ils redeviendront des bateliers.

C’est un petit coin de paradis comme Les Landes en recèlent encore : secret, paisible, originel. Un courant d’eau douce qui sourd du lac de Léon et chemine indolent, entre pins et tourbières, jusqu’à l’Océan. Sept kilomètres de végétation luxuriante, de rapides piégeux, de jeux de couleurs et de lumière, jusqu’à l’arrivée triomphale dans les dunes de la plage de Moliets.

Depuis 1905, date de la première descente du courant (lire encadré), poètes, botanistes, amoureux de la nature ou touristes avertis se pressent chaque été sur les embarcadères du lac de Léon. Là, quelques solides gaillards les attendent sur leurs galupes, des barques traditionnelles. Et en avant pour la ballade.

L’affaire dure depuis si longtemps qu’on ne sait plus très bien si les rugbymen sont devenus bateliers, ou inversement. Toujours est-il qu’à la belle saison, ils seront encore une trentaine, joueurs passés et présents de Léon, Linxe, Castets, Lit-et-Mixe ou encore Saint-Julien, à pratiquer ce métier privilégié.

Un lac pour clocher

Thomas, troisième ligne de l’Etoile sportive léonnaise, est de ceux-là. Il y a quatre ans, à la recherche d’un job d’été, il a sollicité l’une des trente-cinq places précieusement gardées par l’association des bateliers. Après un vote à main levée, il fut retenu. S’ensuivit une longue phase d’apprentissage en compagnie de Philippe, alias « Bijou », son parrain de batellerie qui lui dévoila les secrets du courant. Puis l’examen de passage : la descente en galupe avec quelques anciens, aussi espiègles lorsqu’il s’agit de perturber les manœuvres du candidat que sévères quand il est question de l’histoire du lieu, de sa faune et de sa flore. « La première année est très dure physiquement, se souvient Thomas. Le temps de prendre des repères, on force beaucoup sur les bras. Mais après on compense avec la technique et la connaissance du courant. »

Voilà qui explique sans doute une telle concentration de rugbymen parmi les bateliers. Il faut des hommes forts pour manœuvrer les galupes, à la rame sur le lac puis avec le « palot » sur le courant, à la manière des gondoliers vénitiens. « On a vu des jeunes doubler du haut du corps en une saison de batellerie », se marre Vincent Laforie, éducateur à Lit-et-Mixe et ancien entraîneur des cadets de l’Association Côte Landes Rugby (entente Léon, Linxe, Castets, Lit-et-Mixe, Saint-Julien). « Disons que ça permet d’éliminer les excès de l’été », précise encore Thomas du haut de ses 23 ans.

« Il y a toujours eu des liens très étroits entre le rugby et le courant d’Huchet, explique Jean-Pierre Dupéré, président des bateliers et ancien joueur, entraîneur et dirigeant de l’ES léonnaise. Nous sponsorisons le club et nous organisons de nombreuses manifestations sportives et festives avec lui. Nous avions même notre propre équipe de bateliers il y a quelques années. Le rugby et la batellerie sont deux activités emblématiques du village. Dans l’esprit des Léonnais, c’est le lac qui remplace le clocher. »

Descente… et remontée ?

Ce vendredi après-midi, les bateliers se retrouvaient pour la première fois de l’année le long du courant. L’occasion de mesurer les dégâts laissés par la morte saison. Les premiers kilomètres de descente suffirent à les rassurer : il n’a pas trop souffert. Rien à voir avec la tempête de 2009 qui avait rompu le fragile équilibre des lieux. Quelques jours de nettoyage et il sera de nouveau prêt à accueillir les touristes, dès le mois d’avril.

Dans la douceur du soir, leur besogne achevée, les bateliers trinquent à l’amitié tandis que le soleil se couche sur le lac de Léon. Charme, harmonie et quiétude. On en oublierait presque le rugby. A propos ! L’Etoile sportive léonnaise, reléguée l’an passé, est première de sa poule Honneur depuis sa victoire sur le leader Sauveterre la semaine dernière. Le groupe est serein, porté par quelques individualités d’exception, les Duthil, Lasserre, Marquet, Cano ou Mora. La montée ? Le président Guy Bellegarde se dit que ce serait bien mais il n’en fait pas une affaire. Qu’importe après tout. Quoi qu’il arrive à Léon, on continuera à se laisser porter par le courant, en se disant que l’on n’est pas plus mal ici qu’ailleurs. On ne saurait leur donner tort…

 Publié dans Midi Olympique (avril 2012)

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Frantz Reichel, premier passager

En 1905, Maurice Martin, poète et journaliste, organisa une caravane ralliant Biarritz à Arcachon. L’objectif était de promouvoir la création d’un boulevard maritime le long de la côte landaise, qu’il rebaptisa Côte d’Argent. Il effectua à cette occasion la première descente du courant d’Huchet, guidé par des pêcheurs locaux. A ses côtés, un certain Frantz Reichel, alors journaliste à Paris et joueur du Racing et du Scuf passé depuis à la postérité. Celui-ci assura la promotion du courant dans la capitale au travers d’articles très élogieux. L’association des bateliers fut fondée en 1908. Le club de Léon, lui, date de 1906.