Le match du siècle

Il y a tout juste un demi-siècle, Dacquois et Montois s’affrontaient en finale du championnat de France de rugby. Les deux héros de ce match, Pierre Albaladejo et André Boniface, se souviennent.

Dimanche 2 juin 1963, 15 heures : Roger Couderc, le fameux commentateur de l’ORTF, n’en croit pas ses yeux : « Jamais de ma vie je n’ai vécu une atmosphère aussi formidable dans une finale », jure-t-il en prenant l’antenne. Sous ses yeux, le Parc Lescure de Bordeaux a pris des allures de kermesse : toros de fuego, échassiers, écarteurs landais en tenue, bandas et chants en tous genres, tous les ingrédients des férias landaises sont réunis sous le regard amusé d’un autre rugbyman émérite, le maire de Bordeaux Jacques Chaban-Delmas. Cette grande fête fraternelle, entre deux cités réputées rivales, surprit la France entière massée devant son poste de télévision. Elle fut aussi le point d’orgue d’une quinzaine historique qui vit le département s’embraser de toutes parts. Deux semaines d’attente, d’espérance et de crainte, de fraternité et de coups fourrés, durant lesquelles la pression ne cessa de croître jusqu’à ce dimanche fatidique.

Tout avait commencé quinze jours plus tôt, après les victoires en demi-finales de Dax face à Grenoble et de Mont-de-Marsan face à Lourdes. « Le rugby landais est champion de France ! », triomphait déjà Sud-Ouest le 20 mai 1963, au lendemain de la qualification des deux clubs. Sauf que pour ajouter au caractère dramatique de l’événement, aucune des deux cités n’avait jamais remporté la récompense suprême. Le Stade montois avait échoué par trois fois en finale dans l’histoire récente (49, 53, 59) et l’US Dax par deux fois en 56 et en 61, cette dernière défaite, concédée après un drop invraisemblable du génie biterrois Pierre Danos en toute fin de match, laissant un goût particulièrement amer aux Culs-Rouges.

« Les Landes en feu »

La portée de l’événement s’imposa rapidement à l’esprit de tous les Landais : on allait enfin régler, une bonne fois pour toutes, cette question de suprématie entre les deux cités. Châtiment ultime, le perdant aurait à subir, en plus du poids de sa défaite, la gloire de son éternel rival. De fait, une tension s’installa aussitôt dans tout le département, que chacun tenta de dissiper selon son tempérament. L’apparent flegme des Montois cachait mal une certaine appréhension, née des deux défaites subies face aux Dacquois durant l’hiver. Dans la cité thermale au contraire, on s’y voyait déjà, convaincu que les Dieux du rugby ne pouvaient décemment pas refaire le coup de 1961.

Le journaliste Denis Lalanne a retranscrit mieux que personne l’ambiance qui précéda cette finale dans sa chronique quotidienne de L’Equipe, sobrement intitulée « Dans les Landes en feu ». Entre repas dantesques, virées nocturnes, rencontres fortuites et bons mots, y transpirent l’amitié et les rivalités qui agitaient le rugby landais de l’époque. Un rugby au sommet de sa gloire, qui fournissait à l’équipe de France la moitié de son effectif et constituait un réservoir inépuisable de vedettes, au premier rang desquelles trônaient le Montois André Boniface et le Dacquois Pierre Albaladejo.

Le 28 mai, cinq jours avant la finale, les deux capitaines et leurs entraîneurs respectifs, Fernand Cazenave et « Toto » Desclaux, se retrouvèrent à Tartas, à mi-distance entre les deux cités, pour une rencontre organisée par le journal Sud-Ouest : on s’y adressa des compliments réciproques comme pour mieux se renvoyer la pression, on disserta sur la bonne santé du rugby landais et surtout, on dévoila le moins possible de la tactique envisagée. Qu’importe, elle était limpide de part et d’autre : Dax allait chercher à utiliser la puissance dévastatrice de son pack pour mettre « Bala » en position de buter et Mont-de-Marsan, fidèle à son idéal de jeu, allait écarter un maximum de ballons sur ses attaquants vedettes, les frères Boniface et le feu-follet Christian Darrouy.

Pendant ce temps, la tension grimpait d’un cran dans le département. Plusieurs expéditions dacquoises troublèrent le calme de la Préfecture à coups de klaxons, de chansons et d’apostrophes plus ou moins crues. L’affaire prit une autre tournure au matin du 31 mai, soit deux jours avant la finale : les Montois découvrirent au réveil que des plaisantins avaient placardé des affiches aux quatre coins de la ville, y compris – sacrilège ! – sur la vitrine du magasin de sport d’André Boniface et du bar de son frère Guy. Une affiche pour le moins équivoque : on y voyait Pierre Albaladejo, au volant d’un rouleau-compresseur constitué des gaillards du pack dacquois, écraser sur sa route des Montois apeurés et provoquer la fuite des frères Boniface. L’affaire en resta là. Car mis à part quelques lettres de menaces adressées aux deux capitaines et ces rares empoignades recensées dans les cafés et les cours d’école du département, rien ou presque ne vint ternir ces deux semaines de rivalité bon-enfant.

Rendez le ballon !

Dimanche 2 juin, 15 h 30. Le moment tant attendu arrive enfin. La foule colorée qui avait pris possession de la pelouse de Lescure se dissipe lentement et le coup d’envoi de la finale est donné par André Boniface. Tétanisés par la pression, les joueurs se renvoient le ballon au pied pendant les trois premières minutes. Survient alors le premier d’une longue série d’incidents : le ballon expédié en touche ne revient pas sur le terrain, il est retenu en otage par des spectateurs mécontents ! Pour répondre à la demande, les organisateurs avaient en effet légèrement gonflé la capacité du stade, installant à la va-vite plusieurs rangées de chaises sur la piste entourant la pelouse. Las, cette installation de fortune ne permettait pas aux plus reculés d’apercevoir le moindre coin du terrain. La grogne monte et chaque ballon atterrissant dans le public est littéralement confisqué. La scène se répète cinq fois en vingt minutes, occasionnant à chaque fois plusieurs minutes d’arrêt de jeu.

Le match s’installe alors dans un faux rythme, tout juste rehaussé par quelques coups d’éclat du Dacquois Raymond Albaladejo, intenable sur son aile. Survient alors la 27e minute : mêlée pour Dax à quinze mètres de la ligne montoise. Le demi de mêlée Jean-Claude Lasserre introduit, récupère, tape un petit coup de pied par-dessus et se jette sur le ballon dans l’en-but. Malheureusement pour les Dacquois, Lasserre commet un en-avant flagrant au moment d’aplatir. Les Montois s’apprêtent à dégager leur camp d’un renvoi aux 22 mètres mais surprise, l’arbitre M. Capelle accorde l’essai ! Une erreur manifeste, les photos publiées le lendemain dans la presse en témoigneront. Mais Dax mène 3-0 après la transformation ratée par « Bala », tandis que M. Capelle subit la vindicte des Montois. La partie reprend et les Jaune et Noir, piqués au vif, prennent irrésistiblement l’ascendant, égalisant à 3-3 sur une pénalité face aux poteaux d’André Boniface à la 36e minute.

Deux minutes plus tard survient le tournant de ce match qui, un demi-siècle plus tard, alimente encore les conversations dans les troisièmes mi-temps : après une action d‘envergure des Dacquois, les Montois récupèrent in extremis le ballon près de leur ligne. L’arbitre siffle dans la confusion mais Alain Caillau, pris dans son élan, amorce une relance. Il est saisi au vol par André Bérilhe qui le cloue au sol. Le sang de Pierre Cazals ne fait qu’un tour : le pilier montois vient au secours de son demi d’ouverture et décoche un coup de massue sur la nuque de Bérilhe. Le colosse dacquois s’écroule de tout son long, K.-O, et Roger Couderc s’étrangle : « Nous avons vu son numéro et nous savons qui a fait ça ! » A la fin du match dans les vestiaires, le commentateur s’excusera auprès de Cazals : « Désolé Pierrot, je n’ai pas pu couper l’image ! » Mais toute la presse n’aura pas la bienveillance de Couderc : Paris-Match consacrera quatre pages à l’agression et un grand débat sur la violence dans le rugby animera les journaux spécialisés pendant de longues semaines. Bérilhe, lui, reprochera longtemps à ses coéquipiers de ne pas l’avoir vengé, au point de refuser de s’aligner au début de la saison suivante, avant de revenir sur sa décision au creux de l’hiver.

Sur le moment, le geste de Cazals est lourd de conséquence : il permet d’abord aux Dacquois de reprendre l’avantage avec une nouvelle pénalité d’Albaladejo (6-3, 39e minute). Surtout il condamne Bérilhe, fer de lance du pack dacquois, à errer sur le terrain jusqu’au coup de sifflet final : à cette époque, les joueurs blessés n’étaient ni sortis ni remplacés.

C’est la mi-temps : Dax mène mais les Montois sont confiants, malgré le claquage de leur ailier Christian Darrouy, condamné lui aussi à jouer les utilités. La reprise ne leur donne pas raison : Raymond Albaladejo, encore lui, sème la panique dans la défense montoise et échoue à cinq mètres de la ligne. Une poignée de secondes plus tard, sur une offensive amorcée par Pierre Albaladejo, Henri Willems vendange un deux contre un d‘école qui aurait pu conduire Darbos à l’essai. Dax a laissé passer sa chance…

Le ciel s’en mêle

Peu à peu, les Jaune et Noir assoient leur emprise sur le match. Alain Caillau pointe une première fois dans l’en-but après une touche cafouillée par les Dacquois sur leur ligne. Mais M. Capelle refuse l’essai. Le demi d’ouverture montois récidive quelques minutes plus tard après une superbe passe croisée des Boniface. Mais l’arbitre refuse à nouveau l’essai ! Deux essais refusés aux Montois, un accordé aux Dacquois qui n’aurait pas dû l’être, cela commence à faire beaucoup pour les supporters des Jaune et Noir. Heureusement, André Boniface claque un drop dans la foulée et ramène les deux équipes à égalité (6-6).

On joue alors la 67e minute. C’est à ce moment que le ciel décide de se mêler à la fête. Un orage dantesque éclate au-dessus de Bordeaux : coups de tonnerre, éclairs menaçants et des trombes d’eau et de grêle qui s’abattent sur les joueurs et les spectateurs du bord du terrain, décidément malchanceux. Le match change de visage et l’on sent bien que dans ces conditions, le premier qui marquera empochera la mise. Il reste dix minutes à jouer quand le Stade montois hérite d’une nouvelle mêlée à quelques mètres de l’en-but dacquois. Hilcocq s’empare du ballon, se retourne vers son demi de mêlée Pierre Lestage placé en retrait et lui fait la passe. Lestage s’arrête, regarde les poteaux et tente un drop sous le déluge : le ballon gorgé d’eau s’élève péniblement dans le ciel bordelais et passe entre les poteaux ! 9-6 : les Montois tiennent leur victoire, malgré un dernier raid de Bérilhe enfin sorti de sa torpeur. Les supporters montois envahissent le terrain et portent André Boniface en triomphe dans une clameur indescriptible.

On devine la suite : le retour triomphal des Montois dans la préfecture, la présentation du Bouclier de Brennus au balcon de l’hôtel de ville devant une foule en délire, puis les rires, les chants, la fête jusqu’au bout de la nuit. Côté dacquois, après avoir séché ses larmes, on se perd également dans la nuit, mais pour oublier. Jamais l’USD ne sera championne de France malgré deux autres finales jouées et perdues en 1966 et 1973.

L’an prochain, les deux clubs landais se retrouveront en deuxième division et l’on voit mal comment ils pourraient à nouveau jouer les premiers rôles dans un rugby qui a bien changé. A moins d’unir leurs forces. Mais c’est encore une autre histoire…

La fiche du match :

A Bordeaux – Parc Lescure – Dimanche 2 juin 1963, 15 h 30 – Stade montois bat US Dax 9-6 (mi-temps : 3-6). Arbitre : M. Capelle.

Stade montois : 1P A. Boniface, 2DG A. Boniface, Lestage.

US Dax : 1E Lasserre, 1P P. Albaladejo.

Stade montois : 15. Jacques Gourgues ; 14. Christian Darrouy, 13. Guy Boniface, 12. André Boniface (cap.), 11. André Caillau; 10. Alain Caillau, 9. Pierre Lestage; 7. Bernard Couralet, 8. Félix Martinez, 6. Gilbert Hilcocq ; 5. Guy Urbieta, 4. Paul Tignol ; 3. Jean Amestoy, 2. Bernard Cès, 1. Pierre Cazals. Entraîneur : Fernand Cazenave. président : Camille Pédarré.

Union Sportive dacquoise : 15. Pierre Barbe ; 14. Claude Darbos, 13. Henri Willems, 12. Jacques Bénédé, 11. Raymond Albaladejo ; 10. Pierre Albaladejo (cap.), 9. Jean-Claude Lasserre ; 7. Claude Contis, 8. Bernard Dutin, 6. Gaston Dubois ; 5. Jean-Claude Labadie, 4. Marcel Cassiède ; 3. Christian Lasserre, 2. Léon Berho, 1. André Bérilhe. Entraîneur : Jean « Toto » Desclaux. Président : René Dassé.

Pierre Albaladejo – Demi d’ouverture et capitaine de Dax

« C’était un moment rare »

Quel souvenir gardez-vous des deux semaines qui ont précédé cette finale ?

C’était un moment rare, la première fois que nous nous rencontrions au sommet du championnat. Ce fut la seule et j’ai bien peur que l’occasion ne se représente plus jamais. Aujourd’hui le rugby n’est plus un championnat de clubs mais de bassins économiques. Et je ne vois pas comment la préfecture et la sous-préfecture des Landes pourraient à nouveau jouer les premiers rôles. Il faut en faire notre deuil. Mais que cela ne nous empêche pas de faire face dans la catégorie qui est la nôtre et qui nous correspond. Il faut savoir se contenter de ça mais ne pas rater l’occasion de monter en élite si elle se présente. Je tiens d’ailleurs à souligner l’exemplarité de Mont-de-Marsan cette saison. Je n’ai jamais vu autant de dacquois supporters du Stade montois ! Ils ont joué leur rugby, celui qui leur correspond, et ont fait face sans se renier. L’environnement du Stade montois, les partenaires, dirigeants et supporters, doivent sortir flattés de cette expérience.

Que représentait cette finale pour le département ?

Dans ce rugby qui était un sport de sous-préfectures, comme on disait, se retrouver en finale était un événement énorme. Il y avait beaucoup d’excellents joueurs landais qui représentaient la France à cette époque. Ce sont eux qui ont obtenu pour la France les premières victoires régulières contre les Britanniques dans les années 60. Dax et Mont-de-Marsan occupaient les premiers rôles dans le championnat et avaient déjà joué des finales sans parvenir à décrocher le titre. Il y avait là une forme d’injustice que cet événement allait enfin réparer. J’avais d’ailleurs dit dans la presse à l’époque, et cela avait été mal compris par certains, que même si Mont-de-Marsan gagnait, les Landes seraient championnes de France.

Venons-en au match. La veille, vous contractez une terrible angine qui vous cloue au lit.

Nous étions invités par des hôteliers d’Arcachon. Avec le recul, je ne sais pas ce que nous sommes allés faire là-bas. C’était sûrement l’occasion d’économiser quelques sous, voyez où nous en étions ! Et il est vrai que j’ai contracté une angine au bord de la mer. Nous avons fait venir mon ORL de Dax, qui a passé la nuit avec moi à me bourrer de médicaments et finalement, le lendemain, j’étais plutôt en forme.

Quels sont vos regrets sur le match ?

Il y a un événement qui joue en notre défaveur. L’arbitre accorde un essai à notre demi de mêlée Lasserre alors que celui-ci fait un en-avant de deux mètres avant d’aplatir. C’était une connerie énorme et M. Capelle a essuyé une bronca colossale. Avant de tenter la transformation, je lui ai dit : « Eh bien, vous accordez ça ? ça commence bien… » Il m’a regardé avec de grands yeux. Son erreur a pesé sur tout le match. Par la suite, il a complètement viré de bord : sur quarante introductions en mêlée, les Montois en ont eu autant à leur avantage. Chaque fois qu’il y avait une mêlée, elle était pour les Montois. « Il faudrait penser un peu à nous », lui ai-je dit en passant. Mais nous n’avons plus vu le ballon du match.

Il y a aussi le K.-O. de Bérilhe…

Je dois dire que Cazals n’était pas coutumier du fait. Il a cru que Bérilhe s’en prenait à un partenaire et lui a infligé une manchette. A partir de là, « Dédé » a erré sur le terrain complètement perdu. En touche il s’alignait du côté des Montois et de temps en temps, je le retrouvais à côté de moi à l’ouverture, alors je lui disais de retourner à la mine… A la mi-temps on lui a balancé des seaux d’eau sur la figure en espérant qu’il retrouve ses esprits mais il n’est jamais revenu dans le match. Et nous, nous l’attendions en jouant à 14 contre 15. Avec le règlement actuel et les remplacements, peut-être que nous n’aurions pas perdu ce match. Mais Mont-de-Marsan méritait tout de même sa victoire.

Dax était-il trop confiant ?

Nous avions battu les Montois à trois reprises dans le courant de l’année et logiquement, les pronostics étaient en notre faveur. Mais c’était surtout le fait des observateurs. Nous, les joueurs, étions bien placés pour savoir qu’une finale, ça se gagne sur le terrain et pas avant. Certains supporters s’y voyaient déjà et ils sont malheureusement tombés de haut.

Comment s’est passé le retour à Dax ?

Oh, nous n’avons pas dansé le fandango… Nous avons d’abord été reçus dans les locaux de Sud-Ouest à Bordeaux puis nous sommes rentrés à Dax. Nous regrettions surtout d’avoir fait un non-match. Nous étions dignes mais dans une finale, c’est Jean-qui-rit et Jean-qui-pleure.

On a l’impression que cet événement a plus rassemblé les Landais qu’il ne les a divisés.

Il n’y a jamais eu de débordements entre Dacquois et Montois. On n’est pas à Biarritz ou à Bayonne ! C’était une rivalité bon-enfant, qui passait beaucoup par l’humour, avec des banderoles déployées dans les villes et des petits messages qui circulaient, même si nous avons aussi reçu quelques lettres fleuries. Mais je n’ai pas souvenir du moindre incident. Après la finale, quand on se croisait dans les fêtes l’été, on buvait un coup entre joueurs des deux clubs, tout simplement.

André Boniface – Centre et capitaine de Mont-de-Marsan

« Nous avons sacrifié notre jeu »

 

Vous dites souvent que la vraie finale de ce championnat 63 s’est jouée lors de la demie entre vous et Lourdes. Qu’entendez-vous par là ?

Lourdes et Mont-de-Marsan, c’était ce qui se faisait de mieux à l’époque. Je regrette encore la bêtise de la Fédération qui avait programmé cette demi-finale à Lyon avant même de connaître les qualifiés. Ils ont traité cela par-dessus la jambe et ont volé le spectacle aux supporters. Il y avait peut-être cent montois et cent Lourdais dans les tribunes. Ce match était pourtant le sommet de la saison. Lourdes était la référence avec les Prat, Gachassin, Crauste. Nous nous sommes toujours inspirés de ce qu’ils faisaient sans jamais parvenir à mettre en place un rugby aussi complet qu’eux, car nous n’avions pas l’effectif pour. C’était un match de très haut niveau.

Après votre victoire sur Lourdes, comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris que ce serait Dax en finale ?

En début de saison, nous n’aurions jamais envisagé de jouer la finale contre Dax. Honnêtement, je dois dire que je n’ai pas vraiment apprécié les quinze jours qui l’ont précédée. C’était un moment désagréable, toute cette effervescence me paraissait déplacée. Tous les matins je trouvais des écrits sur mon magasin, il y avait aussi des tracts qui circulaient. Je pensais que le rugby était au-dessus de ça. Je comprends que l’on supporte son équipe mais je n’admets pas que l’on soit anti-quelque chose. Je préfère encore l’indifférence. Et cela valait aussi pour les supporters montois.

Il faut dire que vous aviez une histoire personnelle plutôt mouvementée avec l’US dacquoise.

Je gardais une certaine amertume depuis mon départ de l’USD en 1952. J’avais fait quelques matchs en première et le Stade montois m’avait sollicité pour le rejoindre. J’étais un gamin de 17 ans et le rugby occupait une place énorme dans ma vie. Mont-de-Marsan était une équipe plus ambitieuse que Dax, et j’étais moi aussi ambitieux. Si l’on m’avait proposé d’aller jouer à Lourdes, j’y serais allé en vélo ! Lorsque j’ai signé à Mont-de-Marsan, je n’y avais jamais mis les pieds auparavant, pour moi c’était le bout du monde. J’ai dit à mon père que j’allais être complètement perdu là-bas ! Or lorsque j’ai quitté Dax pour Mont-de-Marsan, je n’ai pas pu jouer pendant un an. J’ai été puni (à cette époque d’amateurisme pur et dur, les transferts étaient sévèrement règlementés et la Fédération punissait d’une année blanche tout joueur changeant de club, sauf avis contraire du club d’origine, N.D.L.R.). Tous les week-ends j’attendais l’avis favorable de la part des Dacquois et il ne venait jamais. Je n’ai joué qu’un match cette saison-là et c’était le dernier : la finale contre Lourdes, ce qui n’était pas un cadeau. Le Stade montois avait beaucoup de blessés et les Dacquois avaient enfin daigné me donner l’avis favorable. C’est là que j’ai compris toute l’animosité qu’il y avait entre les deux clubs et j’en gardais à l’époque une certaine rancœur.

Que représentait le rugby landais à cette époque ?

C’est bien simple, quand nous faisions une sélection de Côte-basque-Landes, nous pouvions battre l’équipe de France. Nous passions régulièrement 40 points aux autres comités. Je ne sais pas pourquoi il y avait une telle concentration d’excellents joueurs. D’ailleurs j’ai appris par la suite qu’il y avait plus de licenciés au basket qu’au rugby dans les Landes. Mais une forme d’élitisme s’était développée dans le rugby, peut-être par émulation avec le Pays basque. Par exemple il était très important pour nous de gagner à Bayonne, qui représentait le rugby d’autrefois, alors que Dax comme Mont-de-Marsan étaient des équipes jeunes, en devenir.

Y avait-il une appréhension particulière à l’idée d’affronter les Dacquois ?

Nous étions des proies faciles, dans la mesure où notre jeu était connu de tous. C’était un jeu fait d’attaques et de prises de risque, que l’on dominait de plus en plus techniquement à force de le pratiquer mais qui nous exposait tout de même à des contres. Or pour la finale, nous avions décidé de sacrifier notre jeu. J’ai dit à Guy que j’allais taper tous les ballons pour jouer dans leur camp. C’était totalement contre-nature pour nous mais la blessure en début de match de Christian Darrouy, qui était notre finisseur, nous a confortés dans cette option. Leurs troisièmes lignes ailes Dutin et Dubois étaient deux solides gaillards très rapides qui se détachaient du pack pour monter sur nous et qui ne participaient pas au jeu d’avants. Aussi les Dacquois jouaient-ils à six devant et je dois dire que nos avants ont fait un match formidable. Ils se sont révélés, sont restés au paquet et les avants dacquois ne les ont jamais bousculés. Nous n’avons pas joué comme ils s’y attendaient.

Le match a aussi été marqué par plusieurs incidents…

Avant la partie, je ne me suis pas gêné pour dire à M. Capelle qu’il n’était pas physiquement en état d’arbitrer une finale. Et effectivement, il a vite été dépassé. On pensait que le premier qui marquerait aurait de grandes chances de l’emporter. Aussi quand il a accordé cet essai imaginaire à Lasserre en début de match, je l’ai raccompagné sur 50 mètres pour lui dire qu’on allait prendre son sifflet et le jeter dans la Garonne, qu’il avait eu son bâton de maréchal mais que l’arbitrage était terminé pour lui. Il aurait pu me mettre une pénalité… Mon grand regret, c’est cette action à quelques minutes de la fin. Dax n’était pas bien physiquement et sur une attaque, je croise avec Guy qui perce sur 15 mètres sans se faire toucher et sert Alain Caillau qui s’effondre dans l’en-but. M. Capelle avait pris vingt mètres dans la vue et bien sûr, il a refusé l’essai car il était trop loin pour le voir. Je lui en veux encore de ce je-m’en-foutisme car c’eût été un beau symbole de marquer sur cette action qui était notre marque de fabrique. Mais qu’importe, les supporters voyaient du beau jeu depuis dix ans, tout ce qui comptait ce jour-là était le titre. Je suis d’ailleurs malheureux pour les Dacquois qui auraient mérité eux aussi de remporter un titre. Mais pas contre nous évidemment !

Comment s’est passé le retour de Bordeaux ?

J’ai d’abord oublié d’aller chercher le Bouclier de Brennus à la tribune officielle et il a fallu qu’on vienne me trouver dans les vestiaires. Ensuite nous avons pris le chemin des écoliers, à travers la forêt. Il y avait une ambiance formidable dans le bus avec beaucoup de copains, dont Antoine Blondin qui avait mis le maillot de mon frère qu’il a ensuite porté pendant tout le Tour de France. Nous avons fait un premier arrêt au bistrot d’un village à la sortie de Bordeaux et nous avons commandé des bouteilles mais le patron refusait de nous servir de peur qu’on ne le paye pas. Les gens se demandaient qui nous étions et quand nous leur disions que nous venions de remporter le championnat de France, personne ne nous croyait ! Ensuite nous avons fait halte à Luxey, où un ami montois tenait un restaurant de renom. Il avait préparé une formidable réception en notre honneur et près de mille supporters étaient là à nous attendre. C’était un moment très sympa, une vraie communion.

Et l’arrivée à Mont-de-Marsan ?

On nous a fait monter dans un petit train qui servait pour les fêtes et nous avons fait le tour de la ville. Les rues étaient noires de monde. Soudain en pleine foule, je me souviens encore très bien de l’endroit, j’ai aperçu mon idole Jean Dauger, seul, qui était venu de Bayonne nous honorer. C’était un moment très émouvant. Je garde ensuite le souvenir d’une nuit festive et familiale : on se promenait dans les rues et les gens nous invitaient chez eux pour boire un coup ou manger un morceau, et ainsi de suite jusqu’au petit matin…

Publié dans « Terres des Landes » #1 (2013)