Le ballon des Boni

Boniface

Je devais avoir dans les 8 ou 9 ans. C’était un dimanche ensoleillé de printemps. Nous venions d’engloutir le foie gras, le poulet et le pastis que ma grand-mère, comme chaque dimanche, nous avait préparés. Selon un rite bien établi, les adultes se cherchaient alors un coin d’ombre pour digérer tandis que les enfants partaient à l’aventure, mais pas plus loin que la haie. « Tiens, me dit mon oncle en sortant un ballon de sa remise, jette un œil là-dessus… » C’était un ballon de rugby comme on n’en faisait déjà plus. Lourd et boursouflé, couleur châtaigne, cousu d’un cuir rugueux que le temps avait à peine adouci. « Regarde, dit-il en désignant deux gribouillis sur le côté. C’est les frères Boniface. »

J’avais déjà entendu ce nom et je l’avais retenu. ça sonnait comme du Pagnol, devais-je penser à l’époque. Comme du Giono, dirais-je aujourd’hui. ça sentait bon le Sud, la campagne, le soleil. J’avais surtout remarqué la flamme qui s’allumait dans les yeux des adultes lorsqu’ils le prononçaient : « Boniface ! » « Je l’ai acheté au magasin de sport d’André, poursuivit mon oncle. A Mont-de-Marsan, quand j’étais jeune. Je lui ai demandé de le signer et aussitôt après, j’ai foncé au bar de son frère Guy pour qu’il signe à côté. » Il en tremblait encore d’émotion. Il me fit une passe. « Tiens, il est à toi. »

Depuis ce jour j’ai tout lu sur les frères Boniface. Tout. Comment, enfants, ils éprouvaient leur courage en attendant le train sur la voie ferrée reliant Dax à Montfort, à qui « s’enlèverait » le dernier. Comment ils débutèrent le rugby à Montfort avant de signer au Stade montois, le passage à Dax et le douloureux départ d’André. Comment ils apprirent de Jean Prat et de Jean Dauger, leurs idoles, pour hisser le Stade montois au sommet du rugby français et conquérir enfin, en 1963, le Bouclier de Brennus aux dépens de leurs éternels rivaux dacquois (lire Le match du siècle).

Plus tard j’ai compris le vent nouveau qu’ils avaient fait souffler sur le rugby frustre et sclérosé de l’époque. « Les Boniface ont sauvé le rugby », avait écrit un journaliste anglais alors que l’équipe de France remportait avec eux ses premiers Tournois des 5 Nations au début des années 60. Puis les tournées aux antipodes et partout, de Wellington au Cap, d’Auckland à Buenos Aires, cette même fascination pour les deux frères nés dans les collines de Chalosse, pour leur panache, leur intelligence, leur hargne, leur amour de l’attaque, de l’évitement, de la passe. « La passe « croisée » qu’ils ont inventée était en fait la passe d’un Croisé à un autre », avait résumé Blondin.

J’ai enfin appris comment, en 1966, les plus grands attaquants de l’histoire du rugby s’étaient fait jeter comme des malpropres de l’équipe de France par une poignée de vieux cons qui ne comprenaient rien à la jeunesse, et donc au rugby.

Toute mon adolescence, j’ai pris mon précieux ballon et je me suis éloigné dans le champ. J’étais André : je plaçais ma ligne d’attaque, hurlant des consignes aux bottes de foin, puis je démarrais tête haute, buste droit, tenant le ballon à deux mains ; d’un crochet j’effaçais un troisième ligne, feintais une première passe, cadrais le second centre adverse et offrais le ballon à un partenaire. Et soudain j’étais Guy : l’œil noir, débraillé, et je me lançais mâchoires serrées dans des courses échevelées, le ballon serré contre mon cœur, pour aller aplatir tout là-bas derrière les chênes, le recordman anglais du 100 mètres à mes trousses…

J’ai lu et relu, jusqu’à l’apprendre par cœur, l’article que son grand ami Antoine Blondin a écrit, la plume trempée dans les larmes, après la mort de Guy le 1er janvier 1968. « Guy, c’était Fanfan », et le reste à l’avenant… Je passe encore souvent à l’endroit où Guy s’est tué. Un virage piégeux sur la D933, l’ancienne ligne de démarcation, à la sortie d’Hagetmau direction Saint-Sever. Et chaque fois j’y pense.

Avec le temps, les signatures d’André et de Guy sur le ballon ont commencé à disparaître. On les distinguait un peu moins chaque fin d’automne, quand l’heure était venue de le remiser dans sa caisse. Et puis un printemps, aux premiers beaux jours, le ballon n’était plus là. Je l’ai cherché partout. Sous les chênes, dans les fossés, les mares, jusque chez les voisins. Il avait tout simplement disparu…

Il y a bien longtemps que ma grand-mère ne prépare plus le repas dominical. Je pense souvent à elle et à ces journées bénies. A cette époque où un ballon vous faisait toute une vie.