La mémoire des géants

On connait surtout de la forêt landaise ses longs alignements de pins uniformes. Pourtant, ici et là, trônent quelques spécimens remarquables : des chênes surtout mais aussi des ormes, chataigniers, platanes, sequoias, chênes-lièges. Autour de ces géants centenaires, planent encore l’histoire et les légendes des Landes d’avant.

On ne le répétera jamais assez : la forêt landaise est millénaire et d’origine naturelle. Bien avant la fameuse loi du 19 juin 1857, qui imposa aux communes le boisement systématique de leurs terres, le pin maritime était déjà utilisé par les Landais pour stabiliser les dunes du littoral et un massif de feuillus et de résineux s’étendait sur près de 200 000 hectares à travers le plateau de Gascogne. La forêt landaise telle qu’on l’entend aujourd’hui occupe 1 400 000 hectares et se compose à 80% de pins maritimes. Les marais ont disparu, et avec eux une bonne partie de cette forêt primitive. Mais quelques spécimens ont échappé à cette uniformisation à marche forcée et conservent la mémoire des Landes originelles.

Les chênes

Le chêne, en Gascogne comme partout en France, est depuis toujours le roi de la forêt. On en plantait partout : à la croisée des chemins, au centre des airials mais aussi et surtout sur les “devantieux”, ces bosquets communs à plusieurs fermes, typiques du pays landais où l’on prélevait du bois pour chauffer les hommes et des glands pour nourrir les cochons. Planter des chênes, à raison de deux par an et par famille, est même devenu une obligation en Gascogne après la Révolution française. Les chênes landais peuvent être “Tauzin” (ou chêne noir), rouvres (ou sessile), pédonculés, pyramidaux, et même “des marais” depuis l’introduction de cette variété nord-américaine à la fin du XVIIIe siècle.

> Chêne de Saint-Vincent – Saint-Vincent-de-Paul

Planté en face de la maison “Ranquines”, où naquit Saint-Vincent-de-Paul en 1581, ce chêne extraordinaire est certainement le doyen des arbres landais. Baptisé “lou bieilh cassou” (le vieux chêne), il affiche 12,5 mètres de circonférence qui témoignent de huit siècles d’existence. L’histoire veut que le fondateur des Filles de la charité et des Lazaristes venait, enfant, faire paître ses chèvres sous sa frondaison. Ce chêne autrefois immense, classé aux Monuments historique en 1925, est aujourd’hui très abîmé et soutenu par une coulée de béton. Ce qui ne l’empêche pas de refleurir à chaque printemps.

> Chêne de Nerthe – Magescq

Perdu dans la forêt entre Saint-Paul-lès-Dax et Magescq, ce chêne était surtout connu des randonneurs et vététistes aventureux. Difficile pourtant de le rater avec ses 30 mètres de haut et son tronc de 6,50 mètres de circonférence, au coeur d’un ancien airial dont on distingue encore les ruines. Malgré ses 600 ans estimés, il conserve une vigueur exceptionnelle avec ses deux imposantes branches principales. La troisième est malheureusement tombée en 2010, quelques jours avant sa labellisation comme “arbre remarquable de France” qui s’est déroulée devant 250 habitants et curieux de la région.

> Chêne de Cantaure – Lüe

Il est, avec son cousin de Nerthe, l’autre plus beau représentant du département. Labellisé “arbre remarquable de France” le 6 mai 2011, il est présent depuis le XIVe siècle au lieu-dit Cantaure, à Lüe, et affiche 8 mètres de circonférence pour une faible hauteur qui lui confère un aspect très original. On peut pénétrer dans son tronc évidé par une niche située à la base de l’arbre. Malgré cela, le chêne de Cantaure vit très bien et déploie une superbe frondaison, que Félix Arnaudin célébrait déjà en son temps : « Au quartier de Cantaure tout au bord du chemin, s’élève un magnifique chêne qu’on a plaisir à voir pour le charme des choses d’autrefois qu’il répand sur ce petit coin de terre. »

> Chêne de Mézos – Mézos

Après ceux de Saint-Vincent-de-Paul, de Magescq et de Luë, le chêne de Mézos appartient au quatuor des chênes classés du département. Celui-ci déploie dans un coquet jardin particulier de Mézos son tour de taille de 6 mètres et une étonnante vigueur pour ses 400 ans.

> Chêne de Picard – Labastide-d’Armagnac

Ce vénérable chêne de 6,40 mètres de circonférence, sis au lieu-dit Picard, route du Frêche à Labastide-d’Armagnac, aurait pu être décoré de la médaille de la Résistance. C’est en effet dans son tronc en partie évidé que les chasseurs du quartier cachaient leurs fusils pour les soustraire aux réquisitions allemandes.

> Chêne de Bessaut – Retjons

Situé à proximité de l’ancienne commanderie de Bessaut, ce chêne de 5,10 mètres de circonférence a probablement été planté par les moines chevaliers de l’ordre de Saint-Jacques de l’épée rouge, anciens maîtres des lieux. A moins que ce ne fût par leurs femmes, car ces moines-chevaliers avaient reçu du pape l’autorisation de se marier.

> Chêne du Hourat – Saint-Pierre-du-Mont

Peut-être le plus beau chêne du département, grâce au développement prodigieux de sa ramure (38 mètres d’envergure), son tronc de 6,50 mètres de circonférence et son isolement dans une prairie, à proximité de l’échangeur Sud de Mont-de-Marsan.

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> Chêne de Caumale – Escalans

Dernier vestige de l’allée de chênes aménagée lors de la construction du château de Caumale au temps de François 1er, ce chêne de 7 mètres de circonférence aurait déjà vécu un demi-millénaire.

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> Chêne de Lesgouret – Meilhan

Ce chêne semblable à un gigantesque chandelier est très apprécié des amateurs de photos originales et des enfants qui y grimpent aisément.

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Les chênes-lièges

Les Landes sont, avec le massif des Maures dans le Var, le massif des Albères dans le Roussillon et la Corse, l’un des rares terroirs français où le chêne-liège a su s’acclimater. Son écorce, récoltée tous les dix ans, fut à l’origine d’une industrie florissante dans le Marensin et le Gabardan.

> Chêne-Liège de la route de Tercis – Dax

Situé près du carrefour entre la D6 et la D106 sur la route de Dax à Tercis, ce chêne-liège est l’un des plus illustres représentants de son essence. Labellisé “arbre remarquable de France”, il se distingue par son envergure exceptionnelle et son harmonie, au point qu’il fut longtemps une étape incontournable du circuit touristique en calèche qui menait les curistes parmi les curiosités de la cité thermale.

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> L’allée de Bostens – Bostens

A l’entrée Sud du hameau de Bostens, depuis la D933, le visiteur est accueilli par une remarquable allée de chênes-lièges. Une dizaine de spécimens d’un grand âge, aux silhouettes tortueuses, dont les frondaisons recouvrent toute la chaussée.

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Les platanes

Arbres mal-aimés depuis leur généralisation au bord des routes, les platanes étaient aussi utilisés sur les places des village landais où l’on avait pris l’habitude de les ramifier. Certains exemplaires uniques servaient également d’ornement dans les parcs, et sont parvenus jusqu’à nous.

> Les platanes de la mairie – Labouheyre

Plantés au tournant du XIXe et du XXe siècle, comme en atteste une photo de 1903, ces 44 platanes, complétés depuis par 33 autres, ont été ramifiés avec un soin tout particulier dans les années 70 par José Gimeno, le jardinier de la ville et offrent un demi-hectare de fraîcheur et de jeux de lumière aux promeneurs estivaux. “L’exemple le plus remarquable de ce type en France”, selon le président de l’association des Arbres remarquables de France, Georges Feterman, qui lui a attribué son label en 2012.

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> Le platane de Gaillères – Gaillères

Véritable monument de la nature, le platane du hameau de Gaillères mesure 5,50 mètres de circonférence et plus de 35 mètres de haut. Un géant comme on en voit rarement de cette espèce.

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> Les platanes jumeaux du parc Jean-Rameau – Mont-de-Marsan

Situés à l’entrée du parc Jean-Rameau, ces deux colosses affichent une même circonférence de 5,10 mètres. Plantés à l’origine à plusieurs mètres d’intervalle, leurs troncs semblent aujourd’hui presque se toucher.

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Les châtaigniers

Surnommé l’arbre du pauvre, le châtaignier a longtemps offert aux populations les plus démunies des campagnes une abondante source de nourriture.

> Les châtaigniers de Douzevielle – Saint-Justin

Leur silhouette tragique, inquiétante, attire immanquablement le regard des passants. Morts il y a une vingtaine d’années, ces deux énormes châtaigniers de 5 et 6 mètres de circonférence semblent défier encore le temps, comme ils ont résisté aux tempêtes de la dernière décennie malgré leur isolement dans une vaste prairie face à l’église de Douzevielle.

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> Le châtaignier de Claverie – Bostens

Situé dans le domaine de Claverie, à Bostens, ce châtaignier est jusqu’à preuve du contraire le plus imposant du département avec ses 7,5 mètres de circonférence. Il donne toujours de belles et savoureuses châtaignes au voisinage.

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Les intrus

Sous l’impulsion de naturalistes, amateurs éclairés ou grands voyageurs, certaines essences totalement étrangères à la Gascogne ont été introduites sous nos latitudes.

> Le Sequoia de la mairie – Castets

Comment cet arbre venu de la côte ouest américaine a pris racine 14 000 km plus loin ? Le mystère demeure. Tout juste sait-on qu’il a été planté aux alentours de 1870 par le docteur Martin Fabre dans le parc de sa villa Jeandanse, devenue depuis la mairie de Castets. Il s’y est trouvé si bien qu’il mesure aujourd’hui 40 mètres sous la toise et son tronc (en réalité six tiges), 9 mètres de circonférence. Quand on sait que le séquoia peut vivre deux millénaires, que celui-ci a déjà résisté aux tempêtes de 1966, de 1999 et de 2009, à la foudre qui l’a touché en 2010, on se dit que Castets n’est pas près de perdre son emblème.

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> L’orme Zelkova du château de Fondat – Saint-Justin

Voici sans doute l’arbre le plus étonnant du département. Un géant de 30 mètres de hauteur et de 5,6 mètres de circonférence qui a bien mérité son surnom de “Gulliver”. Cet orme Zelkova d’environ 400 ans a été planté dans le superbe parc du château de Fondat par la famille Malartic, ancienne propriétaire des lieux, à une époque où cette espèce était totalement inconnue en France. Ces grands voyageurs ont rassemblé à Saint-Justin des espèces du monde entier, araucarias, cyprès chauves, mûriers notamment, ainsi que cet orme du Caucase labellisé “arbre remarquable de France” le 19 mai 2013 et aujourd’hui entouré de sa nombreuse descendance.

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Les géants disparus

Même les géants finissent par mourir. Mais leur légende parfois perdure, tant ils ont marqué les esprits des habitants au cours des siècles passés.

> L’orme de l’église – Biscarrosse

La légende raconte qu’une jeune bergère de la région à la beauté implacable se serait refusée au Prince Noir, qui régna sur l’Aquitaine au XIVe siècle, pour rester fidèle à son modeste berger. Convaincue d’adultère à la suite d’un complot menée par l’épouse du souverain Jeanne de Kent, elle fut condamnée à être exposée nue sous l’orme du village, où elle ne tarda pas à mourir de honte et de chagrin. Le lendemain, une couronne de fleurs blanches fleurit à l’endroit où se trouvait la tête de la suppliciée. Et chaque printemps depuis, cette couronne refleurit, perpétuant la légende. S’il s’agit en réalité d’un simple amas de feuilles décolorées, l’arbre en question a bien été estimé à 600 ans. Il fut longtemps l’un des plus vieux ormes de France et un des emblèmes de Biscarrosse. Fragilisé par la graphiose depuis plusieurs années, il s’est éteint durant l’hiver 2010 et a été abattu en 2012. Une oeuvre d’art évoque aujourd’hui son souvenir.

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> Le chêne de Quillacq – Entre Dax et Mées

Le chêne de Quillacq fut pendant des siècles un lieu de pèlerinage incontournable pour tous ceux qui traversaient la région, modestes bergers ou voyageurs célèbres comme Victor Hugo, qui le cite dans son “Voyage vers les Pyrénées”. Ses mensurations gigantesques (plus de 9 mètres de circonférence), sa silhouette à la fois tortueuse et élancée avec ses quatre énormes ramures pointant vers le ciel, ont scellé sa légende. Réputée miraculeuse, la source qui jaillissait de son tronc (en réalité une résurgence de la source de Saint-Paul-lès-Dax), attiraient les visiteurs par milliers, en particulier la nuit de la Saint-Jean, qui venaient couvrir ses branches de croix et chapelets, déposer des pièces dans son tronc ou graver des inscriptions dans son écorce. Ce chêne devenu légendaire, que certains estimaient vieux de plus d’un millénaire, a périclité et disparu dans les années 1920. Seule l’immense clairière qu’il avait formée dans le bois de Quillacq, en bordure d’Adour sur la route entre Dax et Mées, a subsisté quelques décennies avant de disparaître à son tour.

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A vous de jouer

Vous avez peut-être déjà aperçu le genko biloba de Pontonx-sur-l’Adour, l’orme d’Escource, la glycine du restaurant Aux Tauzins de Montfort-en-Chalosse, les peupliers argentés des Abbesses à Saint-Paul-lès-Dax… Il existe encore sans doute, perdus au coeur de la forêt ou dans les parcs d’anciennes demeures ou airials abandonnés, des arbres remarquables qui mériteraient une citation. Bernard Boisot, délégué départemental de l’association a.r.b.r.e.s., composée des plus grands jardiniers et naturalistes de France, s’attache à les recenser sur tout le territoire des Landes et à les soumettre au label de l’association pour favoriser leur sauvegarde. Si un arbre que vous connaissez vous semble digne de ce label par son âge, sa taille, son originalité ou les légendes qui y sont rattachées, vous pouvez contacter l’association via son site www.arbres.org ou par mail à a_arbres@arbres.org.