Jean Duprat (dit Ratafia)

 

Jean Duprat, dit Ratafia
Jean Duprat, dit Ratafia

Personnage méconnu et oublié, sauf dans le coeur de ceux qui l’ont croisé, Jean Duprat reste un parfait exemple de ce mélange de sensibilité et de folie douce qui caractérise parfois, encore aujourd’hui, quelques-uns de nos compatriotes landais. Lors de sa vie de marginal, il acquit une certaine renommée dans la campagne chalossaise par ses frasques innombrables, ses poèmes et sa personnalité attachante.

 

Jean Duprat est né à Moustey (40), le 21 février 1923, fils de Jean Duprat et de Marie Lassus. Son père participait aux courses cyclistes de la région, dans lesquelles le vainqueur avait droit à une ration de ratafia. Ses nombreuses victoires lui valurent le surnom qui passa ensuite à son fils. Il quitte très tôt l’école pour aller travailler avec son père, comme scieur, jusqu’à l’âge de 17 ans. Son père et lui partent alors travailler dans le Loiret. Au début de la guerre, Ratafia qui se trouve à Bourges, assomme un Allemand avec une bouteille d’eau de seltz et, pour éviter des ennuis, part travailler comme volontaire en Allemagne. Quelques temps après (probablement après juin 1942), il s’évade, et dans sa cavale, il retourne à Orléans. C’est là qu’il rencontre celle qui allait devenir sa femme le 18 septembre 1944 à Sury-aux-Bois, dans le Loiret.

Il se serait ensuite engagé dans les Hussards, puis dans le 13ème Dragon, à Orléans. Il s’en fait réformer en simulant crise nerveuse et troubles mentaux. A un certain moment, il est membre des Forces Françaises de l’Intérieur. Il s’engage aussi dans la Légion, sous le nom d’emprunt de « Pedro don Diego ». Il quitte la Légion trois mois après la fin de la guerre. Il veut participer à la guerre d’Indochine (qui débute en décembre 1946), mais il supporte très mal les vaccins, et est finalement refusé car il porte une prothèse dentaire. Pendant cette période très chargée de sa vie, Ratafia aura deux enfants (une fille, en 1945 et un garçon, en 1946). Il aura bientôt un autre garçon, né en 1951.

Grandeurs et indécence

Ratafia est un personnage irascible, et ses démêlées avec la population de Vitry-aux-Loges, ou Sury-aux-Bois, font peser sur son entourage familial les retombées de son comportement. Même sa femme n’est pas épargnée : il la pend par les pieds, dans un puits ; une autre fois, il la blesse avec une baïonnette emmanchée sur un fusil.

La DDASS retire les deux garçons à la famille, tandis que la fille aînée est confiée à ses grands-parents maternels. Ratafia part alors travailler dans les mines, dans le Nord, vers 1954.

Ses séjours en prison sont innombrables. La plupart pour coups et blessures, dont beaucoup sur les agents venant l’interpeller.

Pour épargner à son entourage cette compagnie difficile, sa femme incite Ratafia à revenir dans le Sud-Ouest, à Saugnac-et-Muret. Il y reprendra son travail de scieur, allant de chantier en chantier dans les scieries itinérantes. Mais ses agissements asociaux continuent et le divorce est prononcé par le tribunal de grande instance de Blois, le 29 septembre 1966. Il s’installe bientôt à Mont-de-Marsan. Il compte alors Guy Boniface parmi ses grands copains.

Une nuit, atteint d’une grande soif et frustré de trouver porte close, il défonce la vitrine du Grand-Caf’ à Mt-de-Marsan avec un tracteur. Lui se targuait d’avoir démoli toutes les vitrines de la rue Gambetta!

Une autre fois, Ratafia part de Doazit pour rendre une visite à l’une de ses connaissances, le chef de gare de Dax. Il arrête une voiture et se fait porter jusqu’à Dax. (Quand l’auto-stop ne marchait pas, il n’hésitait pas à s’allonger sur la route pour arrêter les voitures). Arrivé à la gare, un peu éméché, il s’adresse à un contrôleur qui le rabroue, et une conversation animée s’ensuit, jusqu’à ce que Ratafia sorte son pistolet, le place canon en l’air devant le visage du contrôleur, et tire, trouant la visière de la casquette. Huit jours de prison et confiscation de l’arme.

Plus tard, Ratafia tente de récupérer son pistolet en téléphonant au Procureur de la République. Celui-ci lui explique qu’il est impossible de le lui restituer sans une procédure à cet effet. Ratafia expose qu’il en a absolument besoin pour se défendre d’une bande de Gitans qui vient régulièrement l’ennuyer (ce qui était faux évidemment). Le Procureur persiste dans son refus, le sermonne, et lui explique que ce genre d’objet doit rester dans un tiroir, tout au fond du tiroir… Et Ratafia de conclure avec son sens de la répartie: « S’ils m’attaquent, je n’ai plus qu’à leur envoyer le tiroir sur la figure !!  »

La roulotte de Ratafia
La roulotte de Ratafia

  

  

  

 

 

 

 

 Philosophie de vie

La vie de Ratafia est une succession de petits délits tragi-comiques, mais il lit beaucoup, et ses nombreux séjours en prisons à Mont-de-Marsan, sont autant d’occasions qu’il consacre à la lecture. Il finit par acquérir une remarquable culture générale. Il résidera ensuite à Audignon, avant de s’installer au Mounon à Doazit vers 1977, toujours dans sa roulotte. Il retrouve sa femme, avec un enfant à sa charge (né en 1974). Il renoue avec elle, la fait venir à Doazit, et s’occupe du jeune garçon qu’il met à l’école libre de Doazit. Jean Duprat a écrit plus de cinquante poèmes, certains réunis en un recueil polycopié, pour la plupart adressés à des gens de Doazit.

Il est décédé le 4 octobre 1990 à la maison de retraite de Mugron. Sur sa tombe au cimetière de Mugron, une seule plaque, sans date : « A notre ami Jean Duprat dit Ratafia ».

Voici l’hommage posthume paru dans le journal paroissial Clarté suite à sa disparition :  » Personnage folklorique et totalement imprévisible (né à Moustey comme Jean Chalosse), l’ami Jean Duprat est parti pour un monde meilleur le 4 octobre dernier. Il avait vécu de très longues années en Audignon. Il était bien connu chez nous et dans toute la région où il était diversement apprécié. Pendant plus de 15 ans il n’hésita pas à rançonner son curé et quelques autres… Assez marginal, inadapté et indomptable, parfois révolté contre la Société et ses égoïsmes, il avait une étonnante philosophie de la vie. Sous une écorce parfois rugueuse cet original blessé par la vie, avait des côtés bien sympathiques. Cet homme intelligent avait aussi un coeur et une âme remplie de foi. Au delà de sa vie marquée de tant d’aventures et d’anecdotes qu’il faut aborder avec humour, il nous laisse en héritage un beau recueil de poèmes religieux et profanes parfois sublimes, parfois grossiers, tous bouleversants de vérité et manifestant parfois une réelle humilité car il était bien conscient de ses propres défauts tout autant que des nôtres. Au fond, tu nous manques, Ratafia !  »

Voici l’un de ses poèmes qui illustre très justement ce que fut sa vie de marginal, dans ses rapports quotidiens avec les habitants de Doazit comme dans la solitude de ses pensées.    

Propos d’outre tombe

Quant je serai crevé, à quatre pieds sous terre

Bien pointé, bien vissé dans ma modeste bière

Je vous entends d’ici, jaser par-ci, par-là

« Putain que l’on respire, mon dieu quel débarras.

A moi il n’a rien fait; mais j’ai entendu dire

Quand il était un peu rond, plus con y avait pas pire.

Vraiment, on peut pas dire qu’il nous a fait du mal

Peut-être dans le fond c’était un bon cheval. »

Puis un autre dira « quand nous étions voisins

il ne m’a rien volé, même pas au jardin.

C’est dans la Haute Lande qu’il eut sa vie de gosse

C’était un étranger pour nous gens de Chalosse.

Il parait soi-disant, qu’il aurait fait la guerre

Et qu’il aurait deux croix à titre militaire. »

Un autre qui se croit jouer les fanfarons

Dira « en tous les cas il suçait notre pognon.

Tiens puisqu’il est crevé levons donc notre pot

A partir d’aujourd’hui nous paierons moins d’impôts. »

Oui, tout ça j’entendrai jusqu’au fond de ma tombe,

Toutes ces conneries et ces propos immondes.

Vous allez tous crever, et peut-être qu’un jour

De vous faire insulter ce sera votre tour.

Alors réfléchissez, et respectez les morts,

Acceptez leurs défauts, reconnaissez vos torts,

Nul n’est parfait sur cette con de terre

Laissez dormir en paix, les gens du cimetière.

Source et poèmes complets de Ratafia : Philippe Dubedout, http://dzt-isto.chez-alice.fr/sommaire.htm