Enfant de la bulle

En cinq albums, le dessinateur et scénariste landais Jean Harambat s’est affirmé comme l’un des auteurs de BD les plus créatifs de sa génération.

Tout juste la quarantaine et déjà mille vies : vaquero dans les plaines d’Argentine, berger sur les plateaux de Tasmanie, rugbyman sur le gazon de Cambridge, humanitaire le long des pistes poussiéreuses du Libéria, céréalier dans la plaine de l’Adour, reporter-dessinateur aux îles Canaries, dans le Sahara, en Biélorussie… et bien d’autres choses encore.

Puis, à l’image d’Ulysse, le héros de son dernier album, Jean Harambat est revenu dans les Landes qui l’ont vu naître et grandir. « Après tout ce parcours, est arrivé un moment où les choses se sont emboîtées, dit-il. Ma voie, c’était ça : dessiner, écrire depuis chez moi. Ici, je peux mener une vie simple, travailler en douceur, sans être distrait. Faire un pas de recul… »

A Larrivière-Saint-Savin, dans le bureau aménagé à l’étage de sa maison, sa valise est toujours à portée de main, prête à repartir. Mais elle le suit désormais dans d’autres aventures : il y entasse souvenirs, idées, esquisses, tout un imaginaire nourri de ses voyages, rencontres, innombrables lectures et d’un sens aigu de l’observation. « Je note des bouts de trucs, j’en parle autour de moi et je guette les réactions. J’ai de la curiosité pour tout. Parfois je creuse et ça m’intéresse. Alors je creuse encore… »

Une oeuvre multiple

Ses explorations l’ont d’abord conduit dans la Chalosse du XVIIe siècle, sur les traces des Invisibles de d’Audijos, en lutte contre la gabelle. « Mon père était de Chalosse mais c’est ma mère, originaire d’Herm, qui me racontait cette histoire. En fouillant le sujet, j’y ai trouvé un côté « Sept Samouraïs ». Ces hommes qui se battent pour la communauté mais qui en sont rejetés : c’était très romanesque et ça allait bien au-delà de la chronique régionale. » Paru en 2008, l’album « Les Invisibles » lui a valu le Prix Cheverny de la BD historique et un premier succès public.

Puis il a couru la campagne écossaise du XIXe siècle dans les pas de Robert Louis Stevenson (« Hermiston », tome 1 et 2, 2011), compilé ses souvenirs de rugbyman globe-trotter (« En même temps que la jeunesse », 2011), avant de plonger dans la Grèce mycénienne se mesurer au plus grand héros de l’Antiquité. « Ulysse, les Chants du retour », paru en 2014 chez Actes Sud, a intégré la sélection officielle du festival d’Angoulême, la finale du Grand Prix de la critique et décroché un nouveau Prix de la BD historique.

« J’aime travailler sur des sujets très différents. Je ne cherche pas de cohérence, de continuité, même s’il y en a forcément une », s’interroge-t-il. Elle se trouve peut-être dans la forme et cette recherche permanente d’équilibre narratif entre les différents codes et genres qu’autorise le neuvième art. « Les lecteurs d’aujourd’hui sont loin du premier degré des années 80-90, estime-t-il. En même temps, il est difficile de faire une BD historique qui aurait la densité d’une série-télé par exemple. Alors j’essaye de trouver ce qui est propre à la BD, ce qu’elle peut apporter au récit. Il y a cette liberté, cette légèreté : on peut mêler du dessin, du commentaire, des dialogues, faire des sauts temporels, tenter des choses… Ça reste un art populaire qui n’a pas la même gravité que la littérature ou la peinture mais qui permet, de manière oblique, de parler de choses très profondes. » Ainsi de son « Ulysse », qui alterne entre scènes d’action au coeur de la Grèce mycénienne et quête de sens contemporaine auprès des plus grands spécialistes de l’oeuvre d’Homère.

Mélange des genres

De ce mélange des genres naissent des albums denses, qui empruntent aussi bien à la littérature qu’au cinéma, parfois même à la poésie ; où le trait, mouvementé, suggère les sensations et les états d’âmes, s’attache au temps qu’il fait comme à celui qui passe, souvent avec langueur. « J’ai un certain goût pour le cinéma japonais et l’atmosphère de ses films. J’aime l’idée de pouvoir dessiner une case de pluie », sourit-il.

Ses prochains albums devraient justement le conduire dans le cinéma des années 40, autour des destins singuliers des acteurs britanniques David Niven et Peter Ustinov. Puis peut-être au Japon pour y percer le secret de ses étonnants rugbymen. A moins qu’il ne s’attelle enfin au grand western de la lande qui lui trotte dans la tête depuis quelque temps ou à cet hommage au fleuve Adour, qui l’accompagne depuis l’enfance.

« Plus le temps passe et moins j’ai des envies de partir, conclut Jean Harambat. J’aime la sérénité de la nature, la permanence des choses et la lenteur de la vie d’ici. Le matin, j’amène mes filles à l’école du village, j’allume ma cheminée et je sors boire mon café. Puis je me mets au travail… »

Une vie simple en somme. Mais infiniment riche.

Bibliographie

Les Invisibles, Futuropolis, 2008

Hermiston tome 1, Le juge pendeur, Futuropolis, 2011

Hermiston tome 2, Les quatre frères noirs, Futuropolis, 2011

En même temps que la jeunesse, Actes Sud, 2011

Ulysse, les chants du retour, Actes Sud, 2014

Un pour tous, Actes Sud, 2016