Bienvenue dans leur monde


Dans leur ferme de Donzacq, Nadine et Jean-Marie ont su allier l’exigence d’une production traditionnelle avec un concept original de visite ludique et artistique.

L’endroit à lui seul regorge de promesses : les grasses collines de Chalosse marient avec bonheur leurs tons de maïs, colza, hêtres, chênes et pins, les Pyrénées se dressent en toile de fond et partout où le regard se porte, de petits villages se détachent fièrement sur leur promontoire, à portée de fusil les uns des autres. Parmi eux, Donzacq. Une simple rue tracée au sommet d’une crête, au bout de laquelle se dresse l’église Saint-Pierre. Au pied de ce tertre naturel sourdent les Eschourdes, sources qui ont fait la réputation du lieu dès le Moyen-Age. Tout ici respire la plénitude, le grand air, invite au lâcher-prise, à l’évasion.

Plus loin, dans la plaine du Luy, se disséminent les fermes où le canard est roi. Dans l’une d’elles, Nadine et Jean-Marie Ducazaux ont aménagé un petit coin de paradis poétique, ludique, pédagogique et bien sûr gastronomique : dix-sept hectares de pâturages, de cultures et de bois, au détour desquels surgissent d’étranges machines, sculptures, œuvres d’art et curiosités naturelles. « L’idée de départ était d’amener du monde à la ferme durant l’été qui est une période creuse pour nous, se souvient Nadine. Pour cela, il fallait se démarquer de ce qui se faisait déjà. »

Il y a une quinzaine d’années, le couple débute donc l’aménagement de l’exploitation pour y accueillir des visiteurs. Nadine apporte ses connaissances en Arts plastiques, Jean-Marie sa débrouillardise, et tous deux leur imagination fertile. Ils commencent par transformer une salle de stabulation en un magnifique lieu d’accueil avec terrasse et cuisine, construisent une grange en bois puis tracent un parcours d’un kilomètre au sein de la propriété qu’ils jalonnent de leurs trouvailles et créations.

Le résultat est digne de Lewis Carroll. Ceux qui s’y aventurent aujourd’hui rencontrent d’abord les animaux de la ferme, poules, vaches, ânes, moutons et canards, traversent des prairies ensoleillées peuplées d’étranges créatures de paille, pénètrent ensuite dans les bois pour y observer l’habitat naturel des renards, blaireaux, écureuils et d’une multitude d’oiseaux. Tout au long de ce voyage initiatique, ils croisent d’étonnantes sculptures interactives, colorées et humoristiques, qui réveillent l’espièglerie de chacun : l’arbre à son, la « tipiaille », un moulin alambiqué, « l’Azur indispensa-bleu », la chambre avec vue ou encore un labyrinthe dont la construction sera achevée cet été. Autant d’oeuvres originales tout droit sorties du cerveau de Jean-Marie et Nadine ou des nombreux artistes qu’ils côtoient, comme Olivier Louloum ou José le Piez.

La balade se poursuit sur les aires de jeu traditionnels où là encore, l’humour rivalise avec l’inventivité : papy-foot, petit train, jeu poêlant, palais picard, billards traditionnels, mini-accrobranche, etc. Pour se remettre de leurs aventures, les visiteurs goûtent un instant la fraîcheur de la grange où s’exposent des artistes locaux comme la photographe Marie Afdjene cet été, avant de se voir proposer un goûter « paysan » composé exclusivement des produits de la ferme : magret fumé, foie gras, pâté et rillettes, pastis landais et crème anglaise, le tout arrosé de sirops de fruits fait-maison.

Les pieds sur terre

Chaque été depuis dix ans, ils sont plus de 5 000 à se laisser surprendre par le parcours imaginé par Nadine et Jean-Marie, à découvrir les secrets de la nature, à s’amuser, à déguster, à prendre le temps, tout simplement.

Un pari loin d’être gagné au début et qui a suscité beaucoup de curiosité alentour. Curiosité qui, comme chacun sait en Chalosse, se traduit souvent par une fausse indifférence. « Le concept était nouveau et peu de gens y croyaient, se souvient Nadine. Aujourd’hui ils viennent voir de temps en temps ce que nous faisons, les nouveautés, mais c’est difficile de les faire venir. » « Les gens du village me connaissent car je suis un enfant du pays. Mais moi je les connais peu », constate Jean-Marie qui n’a pas l’air d’en faire un monde. « On nous prend pour des originaux », s’amuse Nadine.

Pourtant Jean-Marie et Nadine ne sont pas que des rêveurs. Ils ont aussi les pieds bien ancrés sur Terre, sur leur terre. Car l’élevage et la conservation de canards gras, ainsi que la fabrication de pastis landais, constituent toujours les activités principales de la ferme Ducazaux. Là encore, le couple a des idées bien arrêtées : « J’ai toujours fait les choses d’abord parce que j’y trouvais du plaisir. La question économique ne vient qu’après », affirme Jean-Marie. Ses canards sont gavés de manière traditionnelle, au grain, une méthode exigeante qui ne représente plus que 4% du marché. Ils réalisent ensuite eux-mêmes la transformation et le conditionnement des pâtés, rillettes, magrets, foies gras et confits. Quant à Nadine, elle a hérité des secrets de la grand-mère de Jean-Marie pour réaliser un pastis landais dont la réputation n’est plus à faire. « C’est un esprit paysan : on est dans la tradition, le respect des produits et l’amour du travail, détaille Jean-Marie. On attache la même importance à la préparation des rillettes qu’aux foies gras. C’est une exigence. Et puis on ne cherche pas le rendement à tout prix. Il faut savoir être patient et laisser du temps au temps. » Des arguments auxquels les consommateurs sont de plus en plus sensibles. Ainsi, la ferme Ducazaux réalise la totalité de son chiffre d’affaires en vente directe, grâce à un réseau de clients désormais bien établi.

Circuits courts, respect des produits, savoir-faire traditionnel et préoccupations écologiques… Le refrain est à la mode dans la grande industrie agroalimentaire. Mais ici plus qu’ailleurs, il colle parfaitement à la réalité. L’idée a quelque chose de rassurant. Comme de savoir que l’art et la campagne, malgré tout, peuvent cohabiter en harmonie ; qu’il est possible de vivre au plus près de ses convictions et de ses envies ; que la ruralité peut être ouverte sur le monde et que des touristes sont encore prêts à abandonner leurs serviettes de plage pour s’aventurer dans les terres, en Chalosse. Mais le plus rassurant, dans tout cela, est de savoir que des gens comme Nadine et Jean-Marie sont là pour les accueillir.