A la source du Vino Griego

Comment cet air de variété internationale est-il devenu le tube incontesté des bandas du Sud-Ouest et l’hymne de l’Aviron Bayonnais ? Nous avons remonté le fil…

Tranchons d’emblée le différend opposant Basques et Landais : « Vino Griego » n’appartient au patrimoine culturel ni des uns ni des autres mais à celui… des Autrichiens ! L’air a été composé en 1972 par le chanteur Udo Jürgens, le Julio Iglesias germanique, lors de vacances en Grèce. « Je l’ai écrit en une vingtaine de minutes et j’ai su aussitôt que ce serait un tube », explique-t-il au journal « Die Zeit » en 2005. Il doit pourtant patienter deux ans avant que son comparse Michael Kunze, auteur de nombreuses comédies musicales à succès, n’y plaque enfin des paroles et un titre : « Griechischer Wein » (« Vin grec »), évoquant la vie des travailleurs grecs émigrés dans la Ruhr et le goût du vin du pays qui leur manque tant. Le titre sort le 23 décembre 1974 et s’installe près de deux mois en tête des ventes, d’abord en Allemagne, en Autriche, en Suisse puis, très vite, dans le reste de l’Europe.

Déjà célèbre pour avoir remporté l’Eurovision en 1966 avec « Merci Chérie », Udo Jürgens ne passe pas inaperçu avec ce nouveau tube. Dès l’année suivante, en 1975, José Velez enregistre une version espagnole de « Griechischer Wein » sous le titre « Vino Griego ». Les paroles sont une transcription quasi littérale de la version germanophone. Propulsée au sommet des ventes en Espagne, elle ne tarde pas à conquérir l’Amérique latine.

Puis c’est au tour des lusophones, après une nouvelle adaptation du chanteur portugais Paulo Alexandre. Le « Verde Vinho » y remplace le vin grec mais l’ivresse est la même : plus de 200 000 exemplaires vendus et une place de choix au panthéon de la musique portugaise. La chanson inspire même un film à des producteurs brésiliens avec, dans le rôle titre, Paulo Alexandre en personne. Tant et si bien qu’une rumeur tenace attribue par la suite le morceau au répertoire traditionnel portugais.

 Le public américain va découvrir à son tour le tube : le fameux crooner Bing Crosby l’enregistre dès les années 1975-1976 sous le titre « Come share the wine ». Il y est encore question de vin, de solitude et d’exil. Mais Bing Crosby l’écarte de son ultime album, mécontent de la prise. Sa maison de disque ne le publiera qu’après sa mort en 1977, dans une compilation hommage. Dans les années 2000, c’est un Italien, Al Martino, qui donne au « vin grec » un nouvel élan aux Etats-Unis, en reprenant la chanson dans son avant-dernier album.

D’autres versions voient le jour au Canada, en Finlande, en Colombie… A tout seigneur tout honneur, Udo Jürgens chantera lui-même la version grecque, « Phile Kerna Krassi », qui deviendra elle aussi un classique du répertoire hellène.
L’intuition du chanteur était juste : en moins de dix ans, son air aura fait le tour du monde. Seule la France y sera mystérieusement restée insensible. Mais ce n’est que partie remise…
 
Les Daltons preum’s !
Retour dans le Nord de l’Espagne, au début des années 90. La charanga Strapalucio, originaire d’Aldeanueva de Ebro (La Rioja), commence à se faire un nom dans le milieu de la musique de rue, et notamment à Pampelune, en adaptant des airs connus de variété. En 1992, elle sort son premier album : « El Chonchongorry ». Sur la face A, en troisième position, se trouve le tube de José Velez, arrangé façon « banda ».
L’album de la Strapalucio ne tarde pas à tomber dans les mains de musiciens du Sud-Ouest, dont Patrick Deysine, des Daltons de Labatut : « En 1992, un ami m’a ramené de Pampelune une cassette où figuraient plusieurs morceaux très intéressants, raconte-t-il. A la base, il était convenu que j’en retranscrive un autre mais j’ai eu le coup de foudre pour celui-ci. Je cherche toujours des morceaux qui peuvent accrocher le spectateur en quelques notes, au détour d’une rue ou d’un défilé. « Vino Griego » avait ce pouvoir. Il était différent des airs très rythmés et très sonores du répertoire des bandas de l’époque. » Patrick Deysine retranscrit cet air alors inconnu en France, aux mois de novembre-décembre 1992 et les Daltons l’enregistrent à leur tour le dimanche de Pâques 1993, sans se douter que ce jour marquera à jamais l’histoire musicale du Sud-Ouest.
Entretemps à Montfort-en-Chalosse, la cassette de la Strapalucio est également tombée dans les mains de Joël Hayet, président de l’harmonie. « J’allais souvent en Espagne acheter des albums pour trouver de nouveaux morceaux, retrace-t-il. Un jour, j’ai ramené celui-ci et j’ai tout de suite senti qu’il avait du potentiel. J’ai demandé à Jean-Pierre Labaste, membre des Copleros et arrangeur, de le retranscrire. Le temps passait, j’insistais et il ne s’y mettait jamais. Je lui ai même proposé 300 francs pour qu’il se décide ! Il a fini par amener les partitions à une répétition et ce fut une révélation pour tout le monde. C’est devenu un classique de notre répertoire et nous l’avons enregistré quelques années plus tard, en 1997. Nous n’étions pas loin d’être les premiers… »
La banda des Copleros et l’harmonie de Montfort-en-Chalosse diffusent le morceau alentour au gré de leurs engagements. Mais c’est l’harmonie de Pomarez qui va le propulser sur le devant de la scène. Joël Hayet poursuit : « Un jour, l’harmonie de Pomarez est venue à Montfort-en-Chalosse pour animer avec nous une course landaise en hommage à l’écarteur Bernard Huguet, décédé en piste. Nous avons joué « Vino Griego » qu’ils n’avaient jamais entendu et quelques jours après, le téléphone a sonné. C’était Francis Lacaze, le chef de Pomarez. J’ai tout de suite compris pourquoi il appelait ! »
« J’ai récupéré la partition manuscrite auprès de Jean-Pierre Labaste, enchaîne Francis Lacaze, et je l’ai fait répéter à Pomarez. Les musiciens n’étaient pas vraiment convaincus au début mais le maire, André Garbay, l’adorait. Chaque fois que nous le jouions lors d’une course landaise, il nous donnait une prime. Quand il est décédé (en novembre 1998, ndlr), j’ai pensé que ce serait une bonne chose de le jouer lors de ses funérailles. Nous l’avons exécuté très lentement, comme une marche funèbre, depuis les arènes jusqu’au cimetière. Tout les acteurs de la course landaise étaient là et je crois qu’aucun n’a oublié ce moment. » Et Francis Lacaze de livrer une autre anecdote poignante au sujet de « Vino Griego » : « Une jeune musicienne de l’harmonie, Angélique Hachacq, avait commencé à écrire des paroles évoquant Pomarez mais la pauvre s’est tuée dans un accident de la route en allant chercher ses résultats du baccalauréat. Pour nous, c’était aussi devenu son morceau et chaque fois que je le dirigeais, sur le point d’orgue final, je levais ma baguette au ciel à sa mémoire et à celle d’André Garbay. »
Des Landes à Bayonne
Dans le sillage de l’harmonie de Pomarez, « Vino Griego » résonne dans toutes les arènes du Sud Ouest. L’harmonie de la Nèhe s’y met à son tour et l’air devient dès la fin des années 90 un classique de la feria dacquoise. « La Nèhe l’avait déjà dans son répertoire à mon arrivée en 1999, précise le chef Jean Garin. On le joue toujours pour la cérémonie d’ouverture et pour « l’Agur », qui marque la fin des fêtes dans les arènes. Il faut avouer qu’après toutes ces années, on sature un peu. Mais si on en changeait aujourd’hui, les gens râleraient. » « C’est Jean Garin qui a le premier sorti son foulard et l’a agité de droite et de gauche pour la cérémonie de clôture, assure Pascal Lacouture, président de la Nèhe. La foule l’a imité et cela fait des années que ça dure… »

Il faut attendre le tournant des années 2000 pour que l’oeuvre d’Udo Jürgens franchisse enfin les remparts de Bayonne, par l’entremise d’André Lassus, chef de l’harmonie bayonnaise : « Je donnais des cours à l’école de Pomarez avec Francis Lacaze et il m’a fait parvenir les partitions par le biais de Joël Hayet, se souvient-il. Nous avons commencé à le jouer pour les corridas, puis devant la mairie pour l’ouverture des fêtes et lors de la messe des bandas. Nous l’avons même enregistré en live au théâtre de Bayonne au début des années 2000. Ça marchait du tonnerre, tout le monde l’adorait ! Le succès de ce morceau, on le doit à Jean-Pierre Labaste. Son arrangement était très réussi, il sonnait parfaitement. »
Mais hormis les 300 francs promis par Joël Hayet, l’intéressé n’en tirera jamais aucun bénéfice, comme l’explique le chef de Montfort-en-Chalosse : « Quand j’ai commencé à sentir l’engouement autour de cet air, j’ai pressé Jean-Pierre pour qu’il dépose son arrangement à la Sacem. Il travaillait à Paris et revenait tous les quinze jours à Montfort, alors je lui posais chaque fois la question : « As-tu déposé « Vino Griego » ? » Mais il avait toujours une bonne excuse. Au fond, je crois qu’il s’en foutait royalement… J’ai encore les partitions manuscrites originales chez moi, je ne les lâcherai jamais ! »


Un qui a eu du nez – ou de l’oreille -, c’est Manex Meyzenc, le patron de la maison de disque bayonnaise Agorila : « A la fin des années 90, le morceau commençait à tourner dans la région mais personne ne savait vraiment d’où il venait, raconte-t-il. Un jour, je l’ai fait écouter à mon père. Ma belle-soeur d’origine allemande, qui passait par là, a aussitôt réagi : « Je connais cet air, c’est un schlager (air populaire en Allemagne, ndlr), mon père me le chantait lorsque j’étais petite ! » C’est grâce à elle que nous sommes remontés jusqu’à Udo Jürgens. Je l’ai contacté directement, ainsi que son éditeur. Nous avons déposé une réorchestration à la Sacem et acquis les droits pour la France. C’était en 2001. »
« Allez, allez… »
Cette année-là, l’Aviron bayonnais, descendu en deuxième division, se cherche un hymne et une mascotte pour regonfler le moral des troupes. Après discussions, le choix tombe sur Pottoka pour la mascotte et sur « Vino Griego » pour le chant. Les nouvelles paroles à la gloire de la « Pena Baiona », sont écrites par Dominique Herlax, sur un bout de nappe comme le veut la légende. « Le choix des dirigeants de l’époque s’est porté sur ce morceau car l’air était entraînant et on l’entendait partout dans le Sud Ouest, se rappelle Jacques Noble, président de la Pena Baiona. C’est Patrice Herlax, le neveu de Dominique, qui lui avait demandé de réfléchir à des paroles adaptées à l’Aviron bayonnais. Les supporteurs ont commencé à le chanter avant les matchs et le club l’a repris à son compte pour en faire son hymne. Depuis, il a été popularisé un peu partout en France. »

En quelques années, le pouvoir de la télévision et la ferveur des supporteurs bayonnais font de « Vino Griego » l’égal français du « You will never walk alone » de Liverpool ou du « Land of my Fathers » de l’Arms Park de Cardiff. Le monde sportif se l’arrache : à Dax, un soir de concours landais, il tombe dans l’oreille de l’ancien athlète Michel Jazy qui le suggère aux organisateurs des championnats du monde d’athlétisme de 2003 à Paris. « Vino Griego » devient l’hymne officiel de la compétition et résonne dans le stade à chaque remise de médaille. « Udo Jurgens, qui est un grand fan d’athlétisme, a eu la surprise de l’entendre devant sa télé et nous a envoyé un message pour nous remercier », révèle Manex Meyzenc.
En 2007, le groupe de rock basque Sustraïa sort sa propre version, puis la Fédération française de rugby tente vainement d’en faire l’hymne des Bleus à l’occasion la Coupe du monde. C’est ensuite au tour du club de basket de Cholet. Le morceau résonne à Dax, à Clermont, à Toulouse et, au final, dans tout ce que la France compte de stades de rugby et de salles de basket. « Vino Griego » est mis à toutes les sauces, jusqu’à en égarer ses origines. Oubliés Udo Jürgens, José Velez, Paulo Alexandre, Bing Crosby, Patrick Deysine et Jean-Pierre Labaste…

« J’ai entendu tout et n’importe quoi sur cet air, reprend Manex Meyzenc. Qu’il avait été écrit par la Wehrmacht, qu’il était un air traditionnel basque ou portugais… J’ai même fini par poser la question à Udo Jürgens qui m’a assuré l’avoir composé lors de vacances à Rhodes en 1972. Et personne n’a jamais pu me prouver le contraire. »
Détenteur des droits pour la France, Agorila perçoit des revenus chaque fois que le morceau retentit quelque part. C’est-à-dire très souvent. « Mais n’allez pas croire que je roule en Ferrari, sourit Manex Meyzenc, ce n’est pas non plus « My Way ». En tant qu’éditeur, je suis le représentant des ayants droits et le garant de l’intégrité de l’oeuvre. On m’a sollicité des centaines de fois pour l’adapter mais j’ai souvent refusé. Il fait partie des plus gros succès de notre catalogue, devant « Les Fêtes de Mauléon » mais toujours derrière « Paquito ». »
Quant à savoir pourquoi cet air composé en Grèce par un Autrichien a parcouru toute la planète pour s’épanouir aujourd’hui dans le Sud Ouest de la France, le mystère reste entier. « C’est la magie de la musique, conclut Manex Meyzenx. On ne sait jamais vraiment pourquoi ça marche et si quelqu’un le savait, il se garderait bien de donner la recette ! »