1578. Le vol de l’Adour

 

L'embouchure actuelle, au Boucau.
L’embouchure actuelle, au Boucau.

L’Adour est l’objet d’une guerre séculaire entre Landais et Bayonnais. Le fleuve gascon jaillissant de la vallée de Campan au pied du Tourmalet, une fois dévalés les hauts sommets pyrénéens, contournés les côteaux du Tursan et de la Chalosse, traversé le port de Bayonne et remonté vers le Nord, a toujours cherché sa voie vers l’Océan dans la plaine sablonneuse, louvoyant au gré des courants entre Biarritz au Sud, Capbreton, Messanges et Vieux-Boucau au Nord, formant même à certaines époques un véritable delta de plusieurs dizaines de kilomètres.

Longtemps, c’est Capbreton qui a le privilège de se trouver au débouché du fleuve. Privilège tout relatif puisque c’est par là qu’aux IXe et Xe siècles, les Vikings ont envahi la région. C’est de là aussi que partent les pêcheurs à la recherche des baleines, près des côtes du Golfe de Gascogne tout d’abord, puis en Islande et jusqu’au Canada et Terre Neuve, lorsqu’elles se raréfient. La ville de Bayonne, à quelques kilomètres de là, est alors en pleine prospérité. Grâce à sa situation privilégiée de port intérieur, aux eaux calmes et profondes, proche de l’embouchure, la vie économique y est florissante.

Déluge et guerre des tranchées

Mais vers 1310, des événements climatiques vont tout bouleverser. Tempêtes, pluies diluviennes incessantes, le fleuve charrie après lui des montagnes de sables et d’alluvions qui finissent par boucher le cordon littoral de l’Adour, dont les eaux gonflent et menacent Bayonne d’inondation. La force des eaux déchaînées ouvre alors une brèche vers la dépression d’Hossegor. Le flot puissant rejoint l’exutoire du lac de Soustons et finit sa course vers l’Océan au Plug de Messanges (Port-d’Albret, actuel Vieux-Boucau). Une nouvelle embouchure s’est créée. Bayonnais et Capbretonnais sont soulagés car les menaces d’inondation s’estompent mais très vite, la situation portuaire des deux cités s’avère catastrophique. L’étroit exutoire qui demeure à Capbreton est souvent impraticable et la remontée vers Bayonne très aléatoire. Le chenal vers la mer se modifie au gré des intempéries qui le détériorent. Bientôt, les gros navires ne peuvent plus pénétrer dans l’Adour.

Or Bayonne est toujours le débouché d’un trafic fluvial qui naît en amont, à Aire-sur-l’Adour, Saint-Sever, Mugron, Pontonx, Dax. De nombreuses embarcations (les gabarres) y amènent résineux, bois, pierres, vins, sel, poissons… Mais faute de débouché sûr vers l’Océan, le port fluvial de Bayonne perd de son intérêt et son déclin s’accentue peu à peu. Ses privilèges commerciaux sont contestés et contournés au profit de Capbreton et Port d’Albret (Vieux-Boucau).

De 1380 à 1600, de vives querelles opposent Landais et Bayonnais, et ni des ordonnances royales en faveur de la ville, ni même des expéditions punitives (1511 et 1552) ne parviennent à clarifier la situation. Un projet de redonner à Capbreton sa prédominance portuaire, par la création d’une embouchure vaste et accueillante, se fait jour, avec l’accord royal de l’époque, mais par manque d’argent ou par manœuvres d’opposition venant de Bayonne, il est finalement abandonné.

C’est alors qu’un autre projet voit le jour, rendu possible par les progrès des technologies : le creusement d’un chenal à partir de Bayonne pour donner une nouvelle embouchure à l’Adour (Le Boucau), est étudié en supprimant la partie aval du fleuve jusqu’à Capbreton et Vieux-Boucau. Les Landais sont vent debout contre ce projet censé redonner au port de Bayonne sa prédominance.

Louis de Foix

Malgré les protestations, en 1571, Charles IX confie une enveloppe de 30 000 livres à l’ingénieur Louis de Foix (constructeur du phare de Cordouan notamment) pour la réalisation des travaux. Le chenal de 1800 mètres doit partir du Nord de Bayonne et prendre plein ouest jusqu’à la barre d’Anglet. Les travaux sont difficiles. En 1578, une terrible tempête manque d’engloutir la ville de Bayonne. Les Landais mènent plusieurs manifestations et opérations de sabotage pour ralentir l’avancée du chenal. Les Bayonnais, de leur côté, commencent à se lasser des hausses d’impôts et des réquisitions de main d’œuvre exigées par Louis de Foix, personnage haut en couleur, un brin mégalomane. Finalement, celui-ci recevra un coup de main inattendu des éléments. Une violente crue de la Nive, entraînant l’Adour avec elle, achève en effet le percement du chenal jusqu’au Boucau-Neuf (Le Boucau) le 25 octobre 1578. Les Bayonnais célèbrent l’événement pendant de longues semaines.

Mais la ville, malgré le regain de son port, souffrira encore de longues années des sommes astronomiques dépensées pour cette réalisation, d’autant que d’importants travaux de consolidation du chenal seront nécessaires jusqu’au XVIIe siècle. Les taxes augmentent et finissent par causer quelques troubles sociaux à Bayonne, ce qui réjouit les Landais dépossédés de leur fleuve, sur l’air du bien mal acquis ne profite jamais… ou ne profite qu’après, puisque les Basques ont aujourd’hui leur port de commerce en liaison directe avec l’océan qui fait de Bayonne la porte d’entrée maritime de la Gascogne. Les Landais, eux, se consolent avec leurs étangs entre Ondres et Vieux-Boucau, témoins de l’ancien lit de l’Adour.

Capbreton, exutoire naturel

Mais qui sait ? L’histoire n’est peut-être pas terminée. Car l’embouchure actuelle nécessite de continuels travaux de désensablement. C’est la fameuse « barre de l’Adour » qui sans cesse se reforme sous l’effet de la rencontre des eaux puissantes du fleuve (1000 m3/s de débit, trois fois celui de la Seine à Rouen) et de l’Océan. La construction d’une digue au Nord de l’estuaire permet de ralentir ce phénomène mais point de l’éradiquer, ce qui rend parfois téméraires voire impossibles l’entrée et la sortie du port de Bayonne, dont l’activité se trouve ralentie.

La seule solution serait de ramener l’Adour à… Capbreton. Là, le fleuve a creusé durant l’époque glaciaire un profond sillon connu sous le nom de Gouf de Capbreton qui, à 35 km des côtes, atteint encore plus de 1000 mètres de profondeur avant d’accompagner la grande déclivité entre le plateau océanique et continental. Ce gouf fait de Capbreton un port au mouillage apprécié, à l’abri de l’ensablement et dont les eaux restent calmes même en cas de tempête. Il est l’exutoire naturel et géologique du fleuve de Gascogne. Un exutoire dépossédé de sa raison d’être.